03.08.2008
Faire vibrer la corde sensible
Comment animer une entité patrimoniale intelligemment tout en préservant son âme ? Un soupçon d'interrogation supplémentaire vient de nous être apporté en ce début juillet avec le classement au titre du Patrimoine mondial de l'humanité de douze sites représentatifs de l'œuvre architectural de Vauban, de celui qui fut tout à la fois un serviteur honnête et fidèle de la politique de Louis XIV, également un observateur attentif de la condition difficile du peuple de France en ce début du XVIIIe siècle. Le verdict est tombé, laissant ouverte la porte des polémiques et autres spéculations plus ou moins stimulantes. Car au pied de ce panthéon ont été laissés deux sites ayant pour point commun d'être privés… En l'occurence la citadelle du Palais à Belle-Ile-en-Mer et, fort symbolique, le château de Bazoches qui, s'il est difficile d'affirmer dans quelle mesure Vauban y a effectivement travaillé, a assurément constitué pour lui un ancrage quasi charnel en son cher Morvan… Que les deux sites privés à la candidature Unesco aient été recalés pose la question fondamentale et cruciale de la fonction même du patrimoine bâti dans notre société. L'engagement de la famille Aynard, propriétaire de l'abbaye de Fontenay depuis 1906, n'en a que plus que de sens dans ce contexte. Car dorénavant un édifice, faut-il qu'il soit au panthéon architectural, se doit d'être inventif… Nous serons circonspects sur les investigations (invasions ?) "d'artistes contemporains" trouvant prétexte dans le bâti ancien pour laisser libre cours à leur "imagination débordante et subventionnée"… En ce vallon préservé, dans la douce fraîcheur d'un soir d'été, lorsque le violoncelle de Marc Coppey esquissa les premières notes de la 3ème suite pour violoncelle de J.-S. Bach, le dépaysement se révéla définitif et immédiat, évident… Le genre d'événement en accord parfait avec l'esprit de cette abbaye cistercienne accueillant bon an mal an 100 000 visiteurs, le record de 1998 avec ses 120 000 visiteurs, année saint Bernard oblige, restant à battre… Il faut donc ici comme ailleurs, animer, valoriser pour attirer… Outre la reconstitution en mai de cette année du marteau hydraulique de la forge médiévale, aboutissement de quatre années de labeur associant lycéens de plusieurs pays européens, chercheurs et artisans, l'été de Fontenay réserve des moments d'intense bonheur… Au-delà de la performance artistique de Marc Coppey transportant les quelque 150 auditeurs au rythme profond de son violoncelle, la déambulation dans les travées du cloître illuminées de mille bougies lors de l'entracte suffisait à mériter le voyage. Entre chien et loup, entre ombres et fugace clarté, chapiteaux et colonnes se livraient dans la pureté du geste de leurs créateurs… Hors du temps, mon esprit apaisé avait pleinement conscience de profiter de ces instants qui marquent l'âme. Autant l'avouer, une fois le concert achevé, j'ai de nouveau cédé à la tentation… à ce plaisir égoïste de la marche calme et tranquille au fil des travées de ce cœur de l'abbaye qu'est le cloître. Un plaisir qui est appelé à se renouveler pas plus tard que le samedi 9 août (puis le 23 août). Comme un miracle promis à se répéter, de 22 heures à minuit, le cloître sera de nouveau illuminé de 1000 bougies. Ce sont tous les sens qui devraient être charmés puisque les chants grégoriens du chœur des Ambrosiniens accompagneront la déambulation des visiteurs, faisant résonner les volumes de ce monde entre celui des hommes et des dieux. De quoi se confronter le temps de quelques instants à soi-même, à ces pierres qui ont tant à dire à celui qui sait les écouter…
Tarifs : 11 euros (adultes) - 5 euros (moins de 26 ans).
Informations : 0380921500
www.abbayedefontenay.com
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17.07.2008
Renaissance de l'abbaye de Vaucelles
Pour les hommes comme pour les pierres, certaines existences, au gré des événements et des rencontres, se révèlent plus ou moins tumultueuses. Assurément, pour l'abbaye de Vaucelles (Nord), fondée par saint Bernard en 1132, la vie ne fut pas à proprement parler un long fleuve tranquille. Rien ne lui fut épargné et on s'étonne de pouvoir déambuler au début du XXIe siècle dans l'impressionnante, par ses dimensions, salle des moines ou admirer l'élégance des chapiteaux rythmant le scriptorium. Difficile également d'appréhender le rayonnement d'une fondation qui très rapidement, les dons affluant largement, devait compter 140 moines pour 300 convers. Preuve qu'au XIIIe siècle l'esprit de saint Bernard correspondait aux aspirations d'une société tout entière. Dans le vaste parc, l'église abbatiale (dimensions : 132 m de longueur d'est en ouest, transept affichant une largeur de 64 m) la plus vaste édifiée par les cisterciens - ce qui valut d'ailleurs au père abbé les remontrances de l'ordre face à tant d'orgueil- est sobrement esquissée au sol. L'une de ses originalités, révélée par les fouilles menées dans les années 1980, tient dans le plan de son chevet à déambulatoire et chapelles rayonnantes alors que, sobriété oblige, le chevet plat était souvent privilégié comme en témoignent Fontenay ou Noirlac. C'est la Révolution française, la cupidité des hommes plus que l'idéal politique, qui la fit disparaître tout comme, à quelques kilomètres, la cathédrale de Cambrai. Les éléments architecturaux découverts plus ou moins fortuitement ne peuvent que faire regretter cet acte de vandalisme… Au XIXe siècle, les propriétaires se succèdent : industriels parisiens aménageant dans le bâtiment claustral un atelier de filature jusque 1817, maison de campagne à la belle saison ensuite… Vaucelles n'en avait pourtant pas fini avec la furie des hommes. Palais abbatial reconverti en siège d'état-major, salle capitulaire devenu écurie, blé stocké dans l'immense grenier du premier étage… Durant la Première Guerre mondiale, l'abbaye est occupée par l'armée allemande, sans dommages. Du moins jusqu'en novembre 1917, date à laquelle les Britanniques déclenchent la première offensive de l'Histoire où le char d'assaut est largement déployé. Objectif : parvenir à briser la ligne Hindenburg. Le scénario, tant de fois répété depuis 1914, ne change pas. Les forces s'annihilent au prix de terribles pertes et destructions. Les troupes allemandes incendient l'abbaye. Le palais abbatial du XVIIIe siècle, dont la riche bibliothèque contenait pas moins de 40 000 ouvrages, livres, manuscrits et incunables (transférés à la bibliothèque de Cambrai durant la période révolutionnaire) n'est plus que ruine. C'est donc un ensemble architectural meurtri par l'acharnement des hommes dont fait l'acquisition l'Association des amis de l'abbaye de Vaucelles en 1970. Déblaiement pour retrouver le niveau initial de l'abbaye, élagage et débrousaillage, réfection du mur d'enceinte, pose de vitraux, les années de chantier se suivent… La tâche est immense et pénible mais peu à peu, avec persévérance et en fonction des moyens financiers réunis, Vaucelles sort de l'oubli et de l'abandon. Ce jalon essentiel de l'architecture cistercienne du Nord de la France reprend littéralement vie. Au point de devenir un lieu culturel fort fréquenté. Salon international des orchidées, des antiquaires, expositions d'artisanat autour de la thématique de Noël, Vaucelles accueille aujourd'hui bon an mal an 35000 visiteurs. La métamorphose se poursuit. Moi qui n'avais pas fréquenté les lieux depuis une petite dizaine d'années, à l'époque où guide-conférencier, je m'efforçai de faire ressentir aux visiteurs l'austère et intemporelle beauté de ce lieu miraculé, ne peut que prendre la mesure du chemin parcouru depuis. Tout récemment, c'est le palais abbatial qui a bénéficié de considérables travaux de restauration, la restitution de sa toiture en 2004-2005 (coût : environ 905 000 euros) marquant symboliquement la renaissance de ce bâtiment abritant d'ores et déjà l'espace d'accueil et la boutique du site. Au total, les travaux auront coûté la bagatelle de 1 500 000 euros… On sait l'importance de l'eau et du végétal chez les cisterciens. Afin d'évoquer l'ampleur primitive, les bâtiments disparus tels que la porterie, qui assurait le lien entre le monde extérieur et celui du monastère, ou le chevet de l'abbatial, des structures végétales jalonnent le majestueux parc de cinq hectares. La violence et l'incurie ont cédé les lieux à l'apaisement et à la sérénité. L'esprit trouve ici la paix. Certes par un cheminement fort différent de ce que nous pouvons éprouver en parcourant les travées du cloître de Fontenay. Le romantisme du parc, l'évocation subtile des volumes disparus incitent tout autant à cette intériorisation, à ce questionnement sur l'existence que devait susciter la pierre en son écrin. D'une certaine manière, au-delà des blessures matérielles, l'essentiel a su être préservé…
L'abbaye de Vaucelles est ouverte à la visite de mars à mi-novembre. Tél. : 03.27.78.50.65. Site : www.vaucelles.com
Les parties en noir gras correspondent aux bâtiments subsistants
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06.06.2008
Le Patrimoine mondial au bout du bastion
La conférence de presse organisée à Besançon ce jeudi 5 juin au Palais Granvelle-Musée du Temps avait des allures de dernières manœuvres ou de veillée d'armes avant l'assaut final… Rassurez-vous point de déclaration de guerre en perspective même si la terminologie militaire prend tout son sens une fois connue la raison de ce branle-bas de combat et l'importance symbolique de l'événement. En effet, dans maintenant un tout petit peu plus d'un mois comme l'a rappelé Jean-Louis Fousseret, Maire-Président du Grand Besançon et président du Réseau des sites majeurs Vauban, se réunira à Québec du 2 au 10 juillet – dont on fête cette année le bicentenaire de la création – le Comité du patrimoine mondial (composé de 21 Etats, la France en faisant partie actuellement au titre d'observateur) qui décidera si l'œuvre architectural de Sébastien Le Prestre mérite de rejoindre au panthéon des biens communs de notre Humanité la cathédrale de Bourges, les beffrois du Nord, l'abbaye de Fontenay ou encore le Vieux-Lyon… Cet assaut final constituera le point d'orgue d'un long siège méthodiquement préparé et articulé en étapes successives, à la manière de la méthode qu'avait théorisé Vauban…
Tout a commencé en 2003-2004… A l'époque, l'idée germe dans l'esprit notamment de Paulette Guinchard de proposer le classement au titre du Patrimoine mondial de l'Unesco de la citadelle de Besançon. Idée séduisante mais un constat s'impose rapidement : les critères d'obtention du sacrosaint label ont notablement évolué depuis l'époque des premiers classements dans le courant des années 1960… Plus concrètement depuis une dizaine d'années, il devient de moins en moins évident, voire impossible, de classer un édifice unique aussi remarquable puisse-t-il être, l'Unesco privilégiant la notion d'ensemble. Justement, dans le cas présent, les règles du jeu ont rapidement semblé pouvoir être un atout plus qu'un handicap… Ce n'est donc plus le classement de la citadelle de Besançon qui a été envisagé mais celui d'un ensemble architectural représentatif des travaux de Vauban… En l'espèce, le choix s'est avéré pour le moins vaste, le grand ingénieur militaire de Louis XIV n'ayant eu de cesse un demi-siècle durant d'arpenter le royaume afin de consolider ses frontières, le constellant de dizaines de places fortes bastionnées créées de toutes pièces ou régulièrement adaptées aux évolutions de la poliorcétique. Un premier réseau de huit villes voit le jour, ossature de base appelée à s'élargir pour aboutir aujourd'hui à 14 sites, fruit de la rigoureuse sélection d'un comité scientifique composé d'historiens, d'archéologues, d'architectes français et étrangers réunis sous l'égide des ministères de la Culture et de la Communication, de celui de l' Ecologie et du Développement durable, de la Défense enfin dont la mission fut d'éviter les redondances, de réunir un ensemble représentatif de la diversité des interventions d'un architecte militaire pragmatique, toujours par monts et par vaux, qui a bâti ou modifié plus de 170 sites en France bien sûr, mais à une époque où les frontières fluctuent au gré des guerres et des traités de paix, aussi aux Pays-Bas, au Luxembourg, en Belgique, Italie et Espagne… Evidemment, il y aura, si le classement est acquis dans quelques semaines, peu d'élus et sans nul doute quelques déçus… Sur notre frontière septentrionale, le fameux Pré Carré théorisé et mis en place par Vauban lui-même, seule la citadelle d'Arras, "La belle inutile" car elle ne subit jamais l'épreuve du feu, a intégré ce Réseau des sites majeurs Vauban. Il y a quelques mois, alors qu'il était encore maire de Le Quesnoy, Freddy Dolphin m'avouait à demi-mots une certaine déception… Cette place forte, largement préservée, objet de soins attentifs depuis plus deux décennies, possédait des atouts indéniables. Et que dire de la citadelle de Lille, "Reine des citadelles" ? Pour ce qui la concerne la présence en son sein d'un centre de commandement de l'Otan constituait un obstacle majeur, la cohabitation entre le treillis du soldat et le bermuda du touriste n'étant pas a priori évidente… Même si on rétorquera qu'à Mont-Louis, centre d'entraînement commando, le fait de briguer le classement Unesco a déjà pour effet de faciliter son investissement pacifique… Surtout, dans le cas de la citadelle de Lille, il faut se rappeler du fâcheux épisode de l'agrandissement du stade Grimonprez-Jooris situé dans le périmètre de protection de cette dernière, opération soutenue becs et ongles par la municipalité Aubry finalement déboutée par la pugnacité des associations locales de protection du patrimoine. Comme quoi, le pot de terre peut parfois avoir le dernier mot… Pour l'heure, on se consolera en sachant que dans la durée la liste pourra éventuellement s'élargir.
Une fois la liste définitive établie, restait à convaincre les instances nationales, en particulier le ministère de la Culture, puisque ce sont les Etats qui portent effectivement les dossiers de candidature devant l'Unesco. Le 5 janvier 2007, c'est finalement Vauban, en compétition avec Le Corbusier, que l'Etat français choisissait de défendre devant l'Unesco au titre du patrimoine bâti. Pouvaient entrer en lice les experts de l'Icomos qui se sont rendus sur chaque site afin assurément de juger de l'intérêt architectural de chacun mais au-delà des plans de valorisation établis pour les années à venir ou encore du périmètre de protection existant. C'est ainsi qu'à Besançon, celui-ci a été élargi en fonction des préconisations des deux experts belge et néerlandais. Désormais, comme se plaît à le rappeler Jean-Louis Fousseret, "c'est pas moins de 95 % du chemin qui a été parcouru". D'autant que le dossier s'est vu octroyé un avis favorable à l'issue de ces inspections, le Comité du Parimoine mondial demeurant toutefois souverain dans sa décision. Il faut aussi rappeler que le classement Unesco ne génèrera pas, en tout cas pas directement, l'obtention de crédits nouveaux. Car c'est bien là que réside le nerf de la guerre, les collectivités saisissant forcément cette opprtunité du classement pour mettre en œuvre de nombreuses actions tant en terme d'animation que de valoristation de ce patrimoine fortifié. Déjà en Franche-Comté, 12 millions d'euros ont été inscrits au contrat de plan… tandis qu'Edf, partenaire de cette aventure depuis ses origines, se réjouit d'une implication au titre du mécénat qui s'élèvera à 50 millions d'euros par an (soit 20000 euros consacrés aux actions de communication globale et 30000 attribués à des opérations précises sur tel ou tel site) pour les quatres années à venir… Concrètement en 2008, sera réalisée une maquette de la citadelle d'Arras par des Compagnons du devoir, une plaquette à Mont-Dauphin destinée aux adolescents. Le troisième projet retenu a été évoqué dans la foulée de la conférence de presse bisontine. Dès cet été, les deux tours bastionnées propriété de la Ville participeront à la dynamique politique de valoristation touristique locale. Pour Marianne Benoit, travaillant au Service Culture et Patrimoine de Besançon, l'objectif est pluriel car "le patrimoine bastionné nécessite pour être correctement appréhendé quelques outils. Il faut le replacer dans son environnement intial, mettre en évidence le rôle de chaque élément dans un ensemble vaste et étalé en superficie". De fait, il faut arpenter Besançon pour effectuer le lien entre la citadelle haut perchée, le fort Griffon sur la rive opposée du Doubs et les six tours bastionnées conservées. Celle de Chamars accueillera durant tout l'été des outils de compréhension (films, activités ludiques…) pour que bastions, courtines et autres flanquements n'aient plus de secrets pour petits et grands. Il serait donc dommage de briser l'élan même si, pondéré et réaliste, Jean-Louis Fousseret énumère les quatre scénarios envisageables : le non défintif, la possibilité de différer la décision, l'exigence d'études complémentaires… ou l'inscription de l'œuvre. La meilleure manière d'achever ce parcours du combattant, de donner raison à ceux qui aux quatre coins de l'Hexagone se sont enthousiasmés pour rendre le plus beau des hommages à ce noble morvandiau d'extraction modeste, serviteur infatigable de l'Etat qui n'eût de cesse d'épargner les hommes et de déployer sur le terrain, tous les terrains– plaine, bord de mer, montagne – un génie constructif hors du commun.
Quoi qu'il advienne, trois siècles après sa mort, Vauban a su fédérer autour de son nom et de l'immensité de son œuvre architectural une somme de volontés faisant fi des clivages politiques d'aujourd'hui. En ces temps d'incertitude, où l'esprit partisan prend souvent le dessus sur le bien commun, la dernière bataille qui s'engage prouve une nouvelle fois que le patrimoine architectural constitue non pas une valeur-refuge, un repli sur soi par l'idéalisation du passé mais bien une valeur d'avenir, un formidable catalyseur d'énergie… La spécificité de cette candidature associant un ensemble de sites à l'échelle nationale s'inscrit à point nommé dans une logique de dynamisation des territoires. A ce titre, Vauban, si peu avide de gloire personnel, lui dont chaque acte a prouvé qu'il aimait intensément, charnellement, la France de son époque et ses sujets verrait sans doute avec un certain contentement cette reconnaissance universelle.
En savoir plus : http://www.sites-vauban.org/
15:58 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : fortification, vauban, unesco, besançon









