01.05.2010
Quel avenir pour la citadelle d'Arras ?

Si les places d'Arras méritent le voyage (ci-dessous détail de la façade de l'hôtel de ville et de pignons de la place l'encadrant), une agitation inhabituelle régnait récemment à quelques centaines de mètres de là. Un assaut réjouissant et la fleur au bout des baskets. Par vagues pacifiques et en bon ordre de marche, les Arrageois ont été nombreux à investir la citadelle en ce week-end printanier des 24-25 avril répondant à l'appel d'une consultation grandeur nature qui avait le bon goût de combiner détente de l'instant et réflexion à long terme. En effet, les Journées eurorégionales des villes fortifiées, événement désormais bien implanté dans le paysage culturel du septentrion français, ont permis d'associer patrimoine, actualité, urbanisme et devenir de la citadelle de l'ancienne capitale des Atrébates. Après l'annonce effectuée courant 2008 puis le départ effectif du 601e régiment de circulation routière en juin 2009, c'est bien une page de l'histoire de la Belle inutile, ainsi qualifiée car n'ayant jamais subi d'assaut, édifiée après le rattachement au royaume de France en 1659 qui est en train de se tourner.
La problématique n'est pas simple : hérité d'un ensemble de 72 hectares composé de 1950 mètres de fossés, courtines et bastions, excentré par rapport au centre-ville, incite à la réflexion. C'est cette démarche qu'a engagé la Communauté urbaine d'Arras en y associant la population. Les animations ont été multiples ces 24 et 25 avril : vol en montgolfière, démonstrations d'escrime du XVe au XVIIIe siècle ou encore récitals de Bach et Haendel dans le cadre de la surprenante chapelle baroque cantonnant l'immense place d'armes… L'occasion pour chacun de prendre la mesure des lieux, de la rigueur des volumes… et de répondre aux questionnaires mis à disposition. Parmi les interrogations soulevées et soumises "au bon sens populaire", le tout avec moults plans et animations numériques à disposition, l'opportunité ou non de construire de nouveaux bâtiments afin de transformer la cité militaire en éco-quartier novateur… Mais on peut alors se poser la question essentielle de la connection de ce nouvel espace de vie d'avec la cité existante. Car on le rappellera une citadelle était primitivement évidemment un espace de vie mais appelé à se prendre en charge, à vivre en autarcie, à coexister avec le tissu urbain préexistant. Une relation souvent antinomique, complexe, faite de suspicion… Autre question, celle de la possibilité de créer un espace paysager sur le terrain du Gouverneur… Sujet sensible s'il en est comme les débats organisés avec l'architecte Philippe Prost présent sur place dimanche après-midi ont pu le démontrer avec force. Une citadelle, c'est en effet également une entité écologique à forte personnalité. Fossés en eau, masses végétales considérables, espaces plus ou moins boisés, la nature tient dans ses lieux une place importante. D'où certaines inquiétudes quand est dressé au vent l'étendard de nouveaux aménagements. D'autant plus sensible à Arras quand on sait que le Pas-de-Calais est le département le moins boisé de France… En ce sens, Philippe Prost s'est efforcé de rassurer l'auditoire expliquant qu'il faudra concilier de nombreux problématiques, faire preuve de pondération mais pas d'immobilisme soulignant que l'aspect actuel du site ne correspond pas à un état originel. Sur quel moment de vie de la citadelle faut-il alors s'arrêter, mettre en évidence ? La pluridisciplnarité des acteurs de cette réflexion (urbanistes, architectes, paysagistes) permettra d'aboutir à un choix solidement étayé, à mettre au point une stratégie tout à la fois ambitieuse et pondérée. Reste qu'il va également falloir manier plusieurs espaces temps. Si 2020 a été posé comme jalon aujourd'hui, certaines actions vont devoir être engagées rapidement. On ne sait que trop bien que l'inactivité pour un bâtiment constitue la pire des solutions. Certaines actions d'entretien et de réhabilitation devront donc être entamées rapidement. Une chose est certaine, l'avenir de la citadelle d'Arras ne laisse pas indifférent. Et si le concert de Prince cet été sur la place d'armes aura peut-être pour effet de tourner les projecteurs médiatiques vers l'Artois le temps de quelques heures, les craintes de certains, les interrogations d'autres, la curiosité du plus grand nombre prouvent au moins que la citadelle d'Arras mérite un avenir. Il faut maintenant le définir habilement entre respect des lieux, intégration aux problématiques du XXIe siècle, lisibilité des volumes, réappropriation et dynamisation… Un défi qui à n'en pas douter réjouirait Vauban constatant plus de trois siècles après son œuvre arrageoise, lui qui était économe en tout cas dans le sens de l'optimisation rationnelle des moyens, que son travail conserve actualité et pertinence.
10:43 Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : fortification, arras, pas-de-calais
03.08.2008
Faire vibrer la corde sensible
Comment animer une entité patrimoniale intelligemment tout en préservant son âme ? Un soupçon d'interrogation supplémentaire vient de nous être apporté en ce début juillet avec le classement au titre du Patrimoine mondial de l'humanité de douze sites représentatifs de l'œuvre architectural de Vauban, de celui qui fut tout à la fois un serviteur honnête et fidèle de la politique de Louis XIV, également un observateur attentif de la condition difficile du peuple de France en ce début du XVIIIe siècle. Le verdict est tombé, laissant ouverte la porte des polémiques et autres spéculations plus ou moins stimulantes. Car au pied de ce panthéon ont été laissés deux sites ayant pour point commun d'être privés… En l'occurence la citadelle du Palais à Belle-Ile-en-Mer et, fort symbolique, le château de Bazoches qui, s'il est difficile d'affirmer dans quelle mesure Vauban y a effectivement travaillé, a assurément constitué pour lui un ancrage quasi charnel en son cher Morvan… Que les deux sites privés à la candidature Unesco aient été recalés pose la question fondamentale et cruciale de la fonction même du patrimoine bâti dans notre société. L'engagement de la famille Aynard, propriétaire de l'abbaye de Fontenay depuis 1906, n'en a que plus que de sens dans ce contexte. Car dorénavant un édifice, faut-il qu'il soit au panthéon architectural, se doit d'être inventif… Nous serons circonspects sur les investigations (invasions ?) "d'artistes contemporains" trouvant prétexte dans le bâti ancien pour laisser libre cours à leur "imagination débordante et subventionnée"… En ce vallon préservé, dans la douce fraîcheur d'un soir d'été, lorsque le violoncelle de Marc Coppey esquissa les premières notes de la 3ème suite pour violoncelle de J.-S. Bach, le dépaysement se révéla définitif et immédiat, évident… Le genre d'événement en accord parfait avec l'esprit de cette abbaye cistercienne accueillant bon an mal an 100 000 visiteurs, le record de 1998 avec ses 120 000 visiteurs, année saint Bernard oblige, restant à battre… Il faut donc ici comme ailleurs, animer, valoriser pour attirer… Outre la reconstitution en mai de cette année du marteau hydraulique de la forge médiévale, aboutissement de quatre années de labeur associant lycéens de plusieurs pays européens, chercheurs et artisans, l'été de Fontenay réserve des moments d'intense bonheur… Au-delà de la performance artistique de Marc Coppey transportant les quelque 150 auditeurs au rythme profond de son violoncelle, la déambulation dans les travées du cloître illuminées de mille bougies lors de l'entracte suffisait à mériter le voyage. Entre chien et loup, entre ombres et fugace clarté, chapiteaux et colonnes se livraient dans la pureté du geste de leurs créateurs… Hors du temps, mon esprit apaisé avait pleinement conscience de profiter de ces instants qui marquent l'âme. Autant l'avouer, une fois le concert achevé, j'ai de nouveau cédé à la tentation… à ce plaisir égoïste de la marche calme et tranquille au fil des travées de ce cœur de l'abbaye qu'est le cloître. Un plaisir qui est appelé à se renouveler pas plus tard que le samedi 9 août (puis le 23 août). Comme un miracle promis à se répéter, de 22 heures à minuit, le cloître sera de nouveau illuminé de 1000 bougies. Ce sont tous les sens qui devraient être charmés puisque les chants grégoriens du chœur des Ambrosiniens accompagneront la déambulation des visiteurs, faisant résonner les volumes de ce monde entre celui des hommes et des dieux. De quoi se confronter le temps de quelques instants à soi-même, à ces pierres qui ont tant à dire à celui qui sait les écouter…
Tarifs : 11 euros (adultes) - 5 euros (moins de 26 ans).
Informations : 0380921500
www.abbayedefontenay.com
14:38 Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note
17.07.2008
Renaissance de l'abbaye de Vaucelles
Pour les hommes comme pour les pierres, certaines existences, au gré des événements et des rencontres, se révèlent plus ou moins tumultueuses. Assurément, pour l'abbaye de Vaucelles (Nord), fondée par saint Bernard en 1132, la vie ne fut pas à proprement parler un long fleuve tranquille. Rien ne lui fut épargné et on s'étonne de pouvoir déambuler au début du XXIe siècle dans l'impressionnante, par ses dimensions, salle des moines ou admirer l'élégance des chapiteaux rythmant le scriptorium. Difficile également d'appréhender le rayonnement d'une fondation qui très rapidement, les dons affluant largement, devait compter 140 moines pour 300 convers. Preuve qu'au XIIIe siècle l'esprit de saint Bernard correspondait aux aspirations d'une société tout entière. Dans le vaste parc, l'église abbatiale (dimensions : 132 m de longueur d'est en ouest, transept affichant une largeur de 64 m) la plus vaste édifiée par les cisterciens - ce qui valut d'ailleurs au père abbé les remontrances de l'ordre face à tant d'orgueil- est sobrement esquissée au sol. L'une de ses originalités, révélée par les fouilles menées dans les années 1980, tient dans le plan de son chevet à déambulatoire et chapelles rayonnantes alors que, sobriété oblige, le chevet plat était souvent privilégié comme en témoignent Fontenay ou Noirlac. C'est la Révolution française, la cupidité des hommes plus que l'idéal politique, qui la fit disparaître tout comme, à quelques kilomètres, la cathédrale de Cambrai. Les éléments architecturaux découverts plus ou moins fortuitement ne peuvent que faire regretter cet acte de vandalisme… Au XIXe siècle, les propriétaires se succèdent : industriels parisiens aménageant dans le bâtiment claustral un atelier de filature jusque 1817, maison de campagne à la belle saison ensuite… Vaucelles n'en avait pourtant pas fini avec la furie des hommes. Palais abbatial reconverti en siège d'état-major, salle capitulaire devenu écurie, blé stocké dans l'immense grenier du premier étage… Durant la Première Guerre mondiale, l'abbaye est occupée par l'armée allemande, sans dommages. Du moins jusqu'en novembre 1917, date à laquelle les Britanniques déclenchent la première offensive de l'Histoire où le char d'assaut est largement déployé. Objectif : parvenir à briser la ligne Hindenburg. Le scénario, tant de fois répété depuis 1914, ne change pas. Les forces s'annihilent au prix de terribles pertes et destructions. Les troupes allemandes incendient l'abbaye. Le palais abbatial du XVIIIe siècle, dont la riche bibliothèque contenait pas moins de 40 000 ouvrages, livres, manuscrits et incunables (transférés à la bibliothèque de Cambrai durant la période révolutionnaire) n'est plus que ruine. C'est donc un ensemble architectural meurtri par l'acharnement des hommes dont fait l'acquisition l'Association des amis de l'abbaye de Vaucelles en 1970. Déblaiement pour retrouver le niveau initial de l'abbaye, élagage et débrousaillage, réfection du mur d'enceinte, pose de vitraux, les années de chantier se suivent… La tâche est immense et pénible mais peu à peu, avec persévérance et en fonction des moyens financiers réunis, Vaucelles sort de l'oubli et de l'abandon. Ce jalon essentiel de l'architecture cistercienne du Nord de la France reprend littéralement vie. Au point de devenir un lieu culturel fort fréquenté. Salon international des orchidées, des antiquaires, expositions d'artisanat autour de la thématique de Noël, Vaucelles accueille aujourd'hui bon an mal an 35000 visiteurs. La métamorphose se poursuit. Moi qui n'avais pas fréquenté les lieux depuis une petite dizaine d'années, à l'époque où guide-conférencier, je m'efforçai de faire ressentir aux visiteurs l'austère et intemporelle beauté de ce lieu miraculé, ne peut que prendre la mesure du chemin parcouru depuis. Tout récemment, c'est le palais abbatial qui a bénéficié de considérables travaux de restauration, la restitution de sa toiture en 2004-2005 (coût : environ 905 000 euros) marquant symboliquement la renaissance de ce bâtiment abritant d'ores et déjà l'espace d'accueil et la boutique du site. Au total, les travaux auront coûté la bagatelle de 1 500 000 euros… On sait l'importance de l'eau et du végétal chez les cisterciens. Afin d'évoquer l'ampleur primitive, les bâtiments disparus tels que la porterie, qui assurait le lien entre le monde extérieur et celui du monastère, ou le chevet de l'abbatial, des structures végétales jalonnent le majestueux parc de cinq hectares. La violence et l'incurie ont cédé les lieux à l'apaisement et à la sérénité. L'esprit trouve ici la paix. Certes par un cheminement fort différent de ce que nous pouvons éprouver en parcourant les travées du cloître de Fontenay. Le romantisme du parc, l'évocation subtile des volumes disparus incitent tout autant à cette intériorisation, à ce questionnement sur l'existence que devait susciter la pierre en son écrin. D'une certaine manière, au-delà des blessures matérielles, l'essentiel a su être préservé…
L'abbaye de Vaucelles est ouverte à la visite de mars à mi-novembre. Tél. : 03.27.78.50.65. Site : www.vaucelles.com
Les parties en noir gras correspondent aux bâtiments subsistants
16:43 Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note






