22.01.2008

Interpréter le patrimoine

 
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Les centres d'interprétation du patrimoine : tel a été le sujet stimulant de discussion et de réflexion ayant réuni chercheurs et professionnels de la Culture à Dijon les 17 et 18 janvier, dans le cadre d'un séminaire (après un premier proposé en octobre dernier sur la valorisation des sites patrimoniaux à travers le prisme du château) organisé tout particulièrement à l'initiative de l'IUP Denis-Diderot (www.iup-denisdiderot.com) et de la Maison des Sciences Humaines de l'Université de Bourgogne, également de la Maison de la Recherche de l'Université d'Avignon. Après que Serge Chaumier (IUP Denis-Diderot) et Daniel Jacobi (Université d'Avignon) ait balisé la question, cadré et rappellé les enjeux, les interventions se sont succédé à travers l'analyse éclairante de cas concrets (projets en cours ou structures achevées). Et en l'espèce, les CIAP (Centre d'interprétation de l'architecture et du patrimoine) constituent un vaste de champ de réflexion. Ni musée "traditionnel", ni écomusée ou encore musée de société, il n'est pas jusqu'à leur dénomination qui pose débat. Tantôt intitulés, Mémorial ou Historial, rarement Centre d'interprétation (par peur peut-être d'effrayer un public percevant mal le sens de la formule…), ces structures renouvelant ou interprétant autrement la matière muséale ont pour ambition première de fournir au public (aux publics ?) des clés de lecture d'un patrimoine, naturel ou monumental, archéologique ou industriel, voire d'un ensemble urbanistique ou environnemental. Avec en filigrane et en préambule à toute définition de projet : Mais qu'est-ce qu'interpréter ? Lorsqu'en 1957 Freeman Tilden formule le concept d'interprétation du patrimoine (alors essentillement pris dans son acception de patrimoine naturel), il bouscule les frontières couramment admises entre art et science, d'une part, entre les différentes formes d'expression artisitque, d'autre part, Tilden définissant l'interprétation comme une activité tendant à dévoiler la signification des choses en ayant recours à l'expérience personnelle et/ou à divers moyens d'illustration plutôt qu'à la transmission de simples informations.
On citera ici Micheline Caillet interrogée sur la question dans une livraison de La Lettre de l'Ocim. " Interprétation : méthode de sensibilisation des visiteurs à des éléments choisis et signifiants du patrimoine en ayant recours à des moyens qui font d'abord appel à l'appréhension, c'est-à-dire qui mènent à une forme vécue de connaissance, plutôt qu'à une forme rigoureusement rationnelle. " La valorisation que suggère l'idée même d'interprétation repose sur des aménagements muséographiques singuliers et des médiations particulières. Partant du postulat qu'un lieu ou qu'une collection ne font pas tout, ne se suffisent pas à eux-mêmes, seule l'adjonction de clés de lecture permet aux populations de s'en approprier la richesse. Or c'est bien à ce niveau que réside la difficulté de mise en œuvre du Centre d'interprétation puisque le choix du message, la manière de le traiter résultent forcément de partis pris plus ou moins assumés et voulus… l'interprétation cherchant à provoquer, à investir le champ émotionnel plus qu'à instruire. Au travers des exemples présentés, notamment celui du Mémorial de la mémoire de Liège en Belgique, où des atmosphères inconfortables (pas de bancs ou de sièges pour s'asseoir, lumières chiches, espaces étroits…) ont pour but de placer le visiteur en posture de mal-être afin d'évoquer le parcours du déporté, on peut toutefois s'interroger sur une trop grande intellectualisation de la démarche… et une déconnection d'avec les attentes du visiteur lambda. En jouant sur l'émotionnel, au détriment du matériel, une scénographie exprimant les intentions programmatiques venant suppléer à l'absence " d'objets authentiques ", au risque d'une réduction excessive du discours (absence du contexte historique…), ne fait-on pas l'impasse sur une ossature de base nécessaire, voie naturelle vers, de la part du visiteur, une mal ou une non-compréhension ? Ludo, dispostif spécifique à destination des enfants pour aborder les trois thémathiques de l'homme, l'eau et la pierre sur le site du pont du Gard, semble révéler de manière assez criante le risque de déconnection entre le message, forcément influencé par le commanditaire, ses objectifs et sa sensibilité, et la réalité. N'est-il pas ainsi, à tout le moins surprenant de constater qu'après la visite, peu, voire aucun enfant n'établissent de relation entre l'eau, mise en scène à travers différents espaces… et le pont du Gard ? Pour sans doute plus crucialement éclairé notre propos, et souligner la difficulté de conception du centre d'interprétation, l'intervention de Pauline Grison, sous forme d'interrogation, – Un espace d'interprétation pour les fruits et légumes – stimule le débat. En effet, à une époque où l'univers du patrimoine semble pouvroir (devoir ?) indéfiniment croître, du cornichon en passant par l'andouillette à la fraise de veau, la haie du Brionnais sans oublier bien sûr cathédrales gothiques, châteaux forts et autres citadelles Vauban, l'exercice du centre d'interprétation peut devenir pour le moins ardu… En effet, à un moment où le tintamarre médiatique ne cesse d'évoquer des fruits et légumes de plus en plus onéreux, dont la consommation régulière participe à la préservation de notre capital santé, et alors même que la production de ces denrées démontre un appât du gain manifeste de la part de certains, dans quelle messure carottes et choux-fleurs, navets ou rattes du Touquet peuvent-ils prétendre à intégrer la sphère du patrimonial… Car en l'occurence, et dans ce cas précis, se pose de manière cruciale la question de la raison d'être, du but recherché. Est-il envigeable de faire cohabiter, dans un même et seul projet, industrie agroalimentaire, pratiques et savoir-faire ancestraux, légumes anciens et rendements actuels ? Il paraît de fait plus évident, plus immédiatemment perceptible de réfléchir à la création d'un espace d'interprétation consacré au Général De Gaulle à Colombey-les-Deux-Eglises, sans doute parce que nul objectivement ne récuse la dimension historique du personnage, que d'œuvrer sur des matières moins immédiatement patrimoniales ou suscitant justement des réactions émotionnelles fortes et contradictoires. On sait la difficulté à faire entrer l'activité industrielle dans la mémoire collective… Il en a été ainsi dans les bassions miniers où il fallut d'abord transiter par le traumatisme avant d'accepter, une forme de seconde mort, d'intégrer ce passé récent à l'histoire. Après deux décennies d'oubli, un rejet pour se voiler la face, le Nord-Pas-de-Calais affiche aujourd'hui fièrement son passé minier en particulier au Centre historique minier de Lewarde. Toutes ces considérations pourraient nous égarer et nous faire oublier un acteur essentiel du débat : le visiteur que certains veulent passif (sic !) et d'autres actif… On aura donc compris que le patrimoine, sentiment humain oblige, relève aussi et largement du passionnel. Les centres d'interprétation de l'architecture et du patrimoine, parce que chacun est unique et résulte d'un cheminement de pensée longuement mûri, nous le prouvent largement…

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