30.01.2008
Langres ville forte
"A sans cesse se préparer au pire Langres a cultivé l'art de repousser son destin… A tel point qu'elle ne l'a jamais rencontré !…" Les propos de David Covelli, animateur du patrimoine depuis 1985 du chef-lieu de la Haute-Marne, teintés d'un soupçon d'humour, révèlent en filigrane deux réalités fondamentales : que primo Langres n'est certes pas la ville fortifiée de France la plus médiatique et que secondo ici tours, courtines et bastions ont pleinement rempli, sans servir, le rôle qui leur était assigné. Car si Langres a échappé à la fureur des canons n'est-ce pas parce que son enceinte fortifiée, sans cesse remise au goût du jour, a fait œuvre de dissuasion… Car on l'oublie trop souvent tout ouvrage défensif qu'il soit château, citadelle, ou encore ville forte étant assurément conçu d'abord pour faire hésiter l'assaillant… Surtout, la ville, n'ayant été déclassée qu'en 1901, sans connaître le démantèlement drastique des villes de notre frontière septentrionale, conserve aujourd'hui assurément l'un des patrimoines militaires parmi les plus remarquables de l'Hexagone tant par son état de conservation que sa variété. Car à Langres c'est l'évolution de l'architecture militaire de l'époque gallo-romaine, lorsqu'au IIIe siècle ap. J.-C une première enceinte est bâtie sur un éperon barré dominant la plaine de Marne de plus de 150 mètres pour se protéger des invasions barbares, jusqu'au XIXe siècle que le visiteur peut découvrir. Enjeu stratégique considérable durant l'époque médiévale, à telle enseigne qu'en 1360 grâce à l'indéfectible prévenance des rois de France –la place demeure inexpugnable jusqu'au règne de Louis XIV - Langres est considérée comme "la plus forte cité du royaume assise es frontières par devers l'Allemagne, la Lorraine et le comté de Bourgogne". Toutefois, en ville fortifiée qui se respecte, Langres ne se laisse pas investir au premier regard. Il faut prendre son temps, suivre le large chemin de ronde où scrutaient l'horizo autrefois les milices urbaines afin de l'appréhender pleinement et percevoir sa réalité bipolaire : une cité solidement juchée sur son promontoire, ourlée de hautes courtines, exceptionnel catalogue d'architecture militaire où un arc gallo-romain muré voisine avec de puissantes tours d'artillerie de la fin de l'époque médiévale. En l'occurence, la tour de Navarre sur le font sud (ci-dessous) constitue un véritable morceau de bravoure d'ingénieur militaire avec ses vingt-huit mètres de diamètre et des murs affichant crânement leurs sept mètres d'épaisseur, percée qu'elle est de treize embrasures réparties sur trois niveaux.
Outre l'état de conservation des ouvrages constituant sa ceinture minérale, Langres tire à la fois son intérêt et sa personnalité de la spécificité de cette enceinte campée sur de fortes pentes, ce qui explique le parti retenu, à contre-courant alors que se diffuse le bastion imposant et gourmand en emprise au sol, de tours à canons, tout à la fois plus coûteuses et plus sophistiquées. Protégée au titre des monuments historiques, régulièrement entretenue, cette enceinte constitue un élément majeur et indiscutable de l'identité langroise… Et même si David Covelli regrette la destruction quasi totale des archives de la ville dans l'incendie de l'hôtel de ville à la fin du XIXe siècle, c'est un peu au sud de la place forte que ses préoccupations actuelles se projettent, soulignant que "l'enjeu à relever pour Langres dans les années à venir, tant sur le plan patrimonial qu'urbanistique, c'est celui de la citadelle". En venant de Dijon, nous avions bien remarqué le long de cet axe large et rectiligne, un peu comme au garde-à-vous, en avant de la ville historique, d'austères bâtiments à la rectitude toute militaire. L'œil curieux, sollicitant notre imagination, nous avions compris dans le flot régulier des voitures et autres camions que nous franchissions sans coup férir une demi-lune, puis un fossé… pénétrant sans effort et sans le savoir au cœur de la dernière citadelle construite en France au milieu du XIXe siècle, plus précisément à partir de 1842. Citadelle d'ailleurs rapidement rendue obsolète, dans cette invective pluri-centenaire entre défense et attaque, par l'apparition du canon rayé… A cette époque, en cas de conflit, la place de Langres avait pour rôle de rassembler et de soutenir les armées qui auraient pu manœuvrer entre Vosges et Jura. Si ce cas de figure venait à se présenter, les réserves accumulées à l'intérieur de la citadelle devaient assurer le ravitaillement de 18000 hommes et de 1000 chevaux pendant six mois. Acquis en 1996 par la Ville, près de la moitié de cet ensemble (soit 14 hectares à la suite du transfert sur Chalon-sur-Saône du 711e Groupement des essences), attend désormais une reconversion. La présence militaire à Langres, cité bicéphale s'articulant entre l'ancienne Andematunum et cette citadelle, est donc prégnante depuis bien longtemps, jalonnant l'existence des civils au rythme des parades, des entraînements… et des ponts-levis ! Evidemment, méfiance militaire oblige, citadelle et vile forte se regardaient les pierres dans les pierres mais avec distance, une zone non aedificandi permettant à chacun de marquer clairement son territoire, d'éviter la promiscuité… Puis, comme ailleurs, la ville est sortie de ses remparts, s'est étendue au point de marier place forte et citadelle. Le processus s'est accéléré, trente glorieuses et insouciance d'une modernité triomphante aidant, dans les années 1960-1970, la citadelle subissant un assaut inattendu, celui de l'urbanisation : des barres d'immeubles ont grandi, s'emparant sans coup férir du glacis ouest, constrastant dans leur verticalité bétonnée avec les ouvrages militaires tapis au sol. Plus insidieux qu'un siège en bonne et dûe forme, travail de sape anodin et donc dévastateur, les fossés furent prestement comblés. La lunette 9, autrefois point d'appui en avant de la citadelle pour en contrôler l'accès sud, a été noyée dans une mer de béton où arrêt de bus, lycée et piscine cohabitent. A l'heure où armée et gendarmerie cèdent d'immenses casernes à la municipalité, David Covelli évoque une croisée des chemins. "Langres comptait 13000 habitants en 1975, moins de 10000 en 2008. Pôle économique essentiel, les entreprises de plasturgie sont sans doute moins fortes qu'hier. Dans ce contexte, le patrimoine constitue pour Langres un ancrage, un élément de développement durable et équilibrée parce qu'il ne risque pas d'être délocalisé." Mais peut disparaître brutalement sacrifié sur l'autel encore une fois de la modernité… Or en ces temps d'incertitude, la modernité du patrimoine est plus que jamais évidente… Rappellant que sa valorisation est une œuvre de longue haleine, David Covelli voit dans les travaux de rénovation de la lunette 10 un symbole fort.
Décharge à ciel ouvert durant plusieurs décennies, cet ouvrage peu courant des années 1840 bénéficie en effet depuis plusieurs mois d'un chantier où réinsertion fait bon ménage avec histoire militaire. Depuis les premiers travaux de nettoyage effectués en décembre 2006, jusqu’à l’aspect actuel donné à ce petit fort, un long chemin a été parcouru.
Se présentant sous la forme d’un fortin polygonal entouré de profonds fossés et entièrement autonome - la lunette 10 mobilise de nombreuses forces vives dans le cadre de chantiers d’insertion, de chantiers de jeunes, d’animations pédagogiques ou d’événements ponctuels (Journées du Patrimoine, Rendez-vous de la pierre...). La rénovation de la première salle du réduit fortifié a été un réel succès. L’enduit à la chaux qui recouvre les murs et les voûtes lui a rendu l’aspect qu’elle pouvait avoir au moment de sa construction. Parce que pour qu'il soit protéger, compris, le patrimoine, surtout militaire, ne doit pas être la marotte de quelques spécialistes, des écoles de Langres sont venues tailler des blocs de parement. Les enfants ont signé leur pierre, apportant au sens propre leur pierre à l'édifice… L’objectif de cette opération « 1000 pierres pour la Lunette » est de tester des méthodes de partenariats entre différentes structures : associatives (associations de formation et d’insertion ; chantiers internationaux…), publiques (CFAI, Education nationale, collectivités locales, territoriales…) afin de réaliser des opérations à la fois visibles et mobilisatrices. Une fois l’essentiel de la lunette restaurée, des animations régulières (visites, expo…) et ponctuelles (concerts, spectacles…) lui redonneront vie. Ce « laboratoire » constitue donc un creuset d’expériences destiné, à terme, à être appliqué à l’ensemble des fortifications de la citadelle qui, pour le moment, ne bénéficient pas d’une protection MH.
Se présentant sous la forme d’un fortin polygonal entouré de profonds fossés et entièrement autonome - la lunette 10 mobilise de nombreuses forces vives dans le cadre de chantiers d’insertion, de chantiers de jeunes, d’animations pédagogiques ou d’événements ponctuels (Journées du Patrimoine, Rendez-vous de la pierre...). La rénovation de la première salle du réduit fortifié a été un réel succès. L’enduit à la chaux qui recouvre les murs et les voûtes lui a rendu l’aspect qu’elle pouvait avoir au moment de sa construction. Parce que pour qu'il soit protéger, compris, le patrimoine, surtout militaire, ne doit pas être la marotte de quelques spécialistes, des écoles de Langres sont venues tailler des blocs de parement. Les enfants ont signé leur pierre, apportant au sens propre leur pierre à l'édifice… L’objectif de cette opération « 1000 pierres pour la Lunette » est de tester des méthodes de partenariats entre différentes structures : associatives (associations de formation et d’insertion ; chantiers internationaux…), publiques (CFAI, Education nationale, collectivités locales, territoriales…) afin de réaliser des opérations à la fois visibles et mobilisatrices. Une fois l’essentiel de la lunette restaurée, des animations régulières (visites, expo…) et ponctuelles (concerts, spectacles…) lui redonneront vie. Ce « laboratoire » constitue donc un creuset d’expériences destiné, à terme, à être appliqué à l’ensemble des fortifications de la citadelle qui, pour le moment, ne bénéficient pas d’une protection MH.
Prochaine opération spectaculaire : la restitution du pont-levis dit à la Poncelet. Pourtant, David Covelli ne peut s'empêcher de penser que les sirènes du mercantilisme pourraient plus que les canons d'hier venir à bout de la lunette 10. Car si demain une zone commerciale vient à se crééer autour d'ellen quel sens pourra-t-elle avoir ? Evidemment, et c'est là que patrimoine rime avec diplomatie, il n'est pas question de vouloir fossiliser la ville, l'empêcher de se développer mais plutôt de savoir dans la durée quel type de développement privilégier… A cet égard, nous sommes convaincus de la fonction identitaire du patrimoine, de sa raison d'être au-delà de sa stricte dimension matérielle et architecturale. Les exemples sont trop nombreux d'éléments patrimoniaux sacrifiés sur l'autel du "progrès", de cette course folle "à l'expansion économique" décriée avec humour par René Fallet dans son roman La Soupe aux choux. L'Histoire s'est voulue ironique avec Langres. Puissamment fortifiée, elle ne connut pas la gloire des armes et ne bénéficie pas de l'aura de Neuf-Brisach ou de Carcassonne. Surtout, devenue place de seconde ligne après le rattachement de la Franche-Comté à la France, Vauban se contenta de l'inspecter en 1698 sans y intervenir… Durant plus d'un siècle, Lagres relâche la garde, oubliant que l'artillerie continuait elle d'évoluer. C'est quand on se relâche que l'on cède : ainsi Langres fut-elle aisément envahie le 17 janvier 1814 par 15 000 soldats autrichiens, russes et prussiens. La leçon est retenue… En 1841, le Comité du génie affirme qu'"il y a donc maintenant unanimité pour faire de Langres la grande place de dépôt des frontières du nord-est et de l'extrême droite de la défensive de l'intérieur". Parce que le plus grand ingénieur militaire français n'y est pas intervenu, adoubement patrimonial s'il en est, Langres n'a pu rejoindre les cités prétendant actuellement à un classement Patrimoine mondial de l'Unesco au titre de leur "patrimoine Vauban". Même si la citadelle de Langres fut l'une des ultimes réalisations inspirée de ses préceptes… Sans flagornerie aucune, nous serions tentés de penser que cette cité pourrait y prétendre. Pour cela, son patrimoine se doit d'être valorisé dans son entièreté… Cela ne sera possible que si les Langrois eux-mêmes, édiles et simples citoyens, en ont pleine conscience et la volonté. L'enjeu est de taille… La citadelle de Langres demeure en vérité, même blessée, un atout non seulement patrimonial mais tout simplement urbanistique pouvant s'intégrer dans une démarche de valorisation mesurée sur le long terme… Car, et le constat est récurrent, protéger le patrimoine implique de le comprendre pour être capable de le respecter, le valoriser et le sauvegarder signifie conjuguer, au présent, passé et avenir.
Renseignements : Service du Patrimoine, square Olivier-Lahalle, BP 132, 52206 Langres Cedex. Tél. : 03.25.87.60.62.
http://1000pierrespourlalunette.hautetfort.com
13:35 Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note








Commentaires
remarquable article ; je suis moi-même un amoureux de la ville de Langres, qui m'a fasciné dès le plus jeune âge, lorsque je la traversais de temps à autres pour aller en vacances chez mes grand-parents ...
une question : qu'est-ce qui retient les autorités françaises de présenter la candidature de Langres au Patrimoine Mondial de l'UNESCO ?
Ecrit par : Ch. Aubertin | 14.03.2009
remarquable article ; je suis moi-même un amoureux de la ville de Langres, qui m'a fasciné dès le plus jeune âge, lorsque je la traversais de temps à autres pour aller en vacances chez mes grand-parents ...
une question : qu'est-ce qui retient les autorités françaises de présenter la candidature de Langres au Patrimoine Mondial de l'UNESCO ?
Ecrit par : Ch. Aubertin | 14.03.2009
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