21.02.2008

Nomeny, château lorrain

Terre aux frontières perpétuellement fluctuantes, zone de marches semblerait-on croire depuis les temps les plus immémoriaux, la Lorraine est de ces régions où les puissances et ambitions politiques européennes n'eurent de cesser de s'affronter. Longtemps état indépendant prospère, ce qui ne pouvait qu'attirer les convoitises féodales puis princières, l'ancienne composante de la Lotharingie créée à la suite du traité de Verdun de 843, n'a en effet guère connu de répits jusqu'à nos jours. A ce titre, les relations avec la France furent pour le moins tumultueuses… Par le traité de Saint-Germain en 1641, Louis XIII rend la Lorraine à Charles IV, dont les imprudences rallument aussitôt la guerre. La même année, les Français s'emparent une seconde fois du pays, dont la dernière forteresse, symbole orgueilleux de résistance, La Mothe, ne tombe entre leurs mains qu'en 1645, épilogue fatale d'une résistance de plus de deux cents jours. Cette seconde occupation française est moins rude que la première : la peste a cessé ses ravages, la famine a été atténuée grâce à quelques bonnes récoltes… Cela nous permet de rappeler que les châteaux forts, "incarnation" dans la pierre de la liberté et de l'autonomie des seigneurs, furent pour le pouvoir royal des cibles récurrentes, les détruire participant d'une politique d'Etat visant à faire rentrer la noblesse dans le rang. Ainsi sous prétexte de ne pas laisser aux pillards de points d'ancrage potentiels, la démolition d'environ deux cents châteaux forts lorrains est ordonnée par Louis XIII… De quoi surtout faire taire les velléités d'indépendance en affaiblissant pour l'avenir la force de résistance du pays. Si on ajoute à cela la puissance destructrice des conflits du XXe siècle, on comprendra que le patrimoine castral lorrain ne nous est pas parvenu indemne, loin s'en faut. Pas forcément spectaculaires, souvent conservés partiellement, on pourra tout autant s'étonner de l'ampleur des vestiges continuant vaille que vaille, face aux atteintes du temps qui passe et des hommes qui ne comprennent pas, de jalonner le sol lorrain. Parmi eux, le château de la commune de Nomeny, située dans la vallée de la Seille, entre Nancy et Metz, une zone âprement disputée durant tout le Moyen Age entre les grandes principautés territoriales que sont alors le duché de Lorraine, le comté de Bar et de Salm, les évêchés de Metz et de Verdun… 
 
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En partie haute du village, s'efforçant de toujours le dominer dignement, il présente un plan quadrangulaire cantonné de tours d'angle… Les vestiges d'un châtelet d'entrée, connection vers la ville, demeurent visibles. Ensuite, il faut, reconnaissons-le, faire effort d'un peu d'imagination. Car, celui que les habitants appellent affectueusement le vieux château, l'a à maintes reprises échappé belle… La dernière fois, ce fut en ces temps d'insouciance industrielle et de progrès éternel, lorsque dans les années d'après-guerre, le maire de l'époque eut une idée de génie, d'ailleurs partagée par moults de ses collègues et pas seulement en Lorraine – (la liste tournerait vite au catalogue de l'absurde mais je ne peux résister à l'envie de prendre pour exemple révélateur celui de la tour d'Abancourt de mon Cambrai natal : rare miraculée du démantèlement de l'enceinte urbaine à la fin du XIXe siècle, pensant son avenir assurée, elle devait disparaître sans gloire en 1948. Point de sape, d'assaut ensanglanté ou de grondement de canons pour parvenir à bout de celle qui constituait assurément de surcroît l'une des tours les plus intéressantes conservées. Plus simple et terriblement efficace : sa radiation en 1948, sans autre forme de procès, de l'Inventaire des Monuments Historiques… Il faut reconaître qu'il y avait urgence à l'époque. Construire un central téléphonique tout de béton revêtu… Ne pouvait-il être construit ailleurs ? Bien sûr que si !!! Mais quand un maire possède des appuis bien placés, il peut s'accorder quelques écarts de conduite (ça vous rappelle quelque chose ?)… Profondément navrante, cette péripétie cambrésienne tend à nous rappeler qu'en matière de patrimoine rien n'est jamais définitivement acquis) – y bâtir… un lotissement. Bref assurer par ce geste fort, la victoire définitive et sans appel de la modernité et de l'intelligence universelle sur l'obscur Moyen Age. Dieu merci, remercions le saint patron des châteaux forts, le projet capota. L'histoire ne dit pourtant pas, ni les légendes, si le fantôme du maire au rêve brisé hante les lieux les soirs de pleine lune…
 
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Plus récemment et plus constructif, depuis 1996, ce sont des chantiers à vocation différente, consolider et rendre visibles les vestiges du site qui se déroulent régulièrement… La tâche à laquelle s'est attelée l’association Patrimoine lorrain en Seille demeure complexe, les tours ayant été minutieusement minées en 1672 sur ordre de Louis XIV. Bien plus tôt, en 1120, Etienne de Bar, évêque de Metz, prend possession de la forteresse de Nomeny bâtie par ses prédécesseurs. Elle s'élève en rive droite de la Seille, sur l’affleurement d’une nappe aquifère permanente de type artésien qui alimente trois puits proches les uns des autres : le puits de la ville, le puits du château et celui des écuries. Elle ferme, à l’ouest, les remparts de la ville érigés plus tard, sous l’épiscopat d’Adhémar de Monteil, évêque de Metz. A l'instar des comtes-évêques du Saint-Empire romain germanique, ce dernier, puissant seigneur au temporel comme au spirituel, saccagea sans vergogne de nombreuses forteresses notamment Château-Salins, faisant par précaution fortifier dans la foulée Nomeny et Saint-Avold pour prévenir toutes représailles (vers 1331). Jean de Vienne succéda à Adhémar de Monteil en 1361 et acheva les fortifications de la ville. Son successeur bâtisseur, Thierry Bayer de Boppart, poursuivra son œuvre : « Ce noble evesque estoit plus hault de corps que homme qui fust au pays de Lorraine… Il fut reçu à l’evesché en 1366, le lendemain de la Toussaint après avoir disné à Nomeny. Il édifiait très volontiers… Il fit faire à Nomeny en 1365 (précision surprenante…) un bel chastel » (Chroniques messines de Huguenin). Conrad Bayer de Boppart fit pour sa part adapter le château à l’artillerie vers 1440 (Huguenin) en modifiant, selon les usages du temps, les archères afin de pouvoir utiliser de petites pièces d'artillerie portatives : couleuvrines et autres faulconnaux. Nicolas de Vaudémont, fils du duc Antoine, régent de Lorraine, duc de Mercoeur, en fit l’acquisition à son oncle Jean, cardinal de Lorraine, en 1548. Sa fille Louise, future reine de France, y naquit le dimanche 30 avril 1553. Sa petite-fille, Françoise de Lorraine, épouse de César de Vendôme, le vendit à Henri II, duc de Lorraine en 1612 et Louis XIV en ordonna donc la destruction en 1672. 
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Pour l'heure, nombre de questions demeurent sans réponse, les hypothèses étant indispensables pour comprendre l'organisation de structures rendues peu compréhensibles. En particulier, au nord-ouest, la puissante tour, appelée tour du donjon (tour au fond à droite sur la proposition ci-dessous de restitution à l'époque de Louise de Vaudémont), mérite une attention toute particulière. Du haut de ses 22 mètres d'élévation actuelle, elle s'articule en deux corps rectangulaires perpendiculaires emboîtés à mi-longueur et adossés aux courtines. Un état présent qui témoigne d'une existence complexe et pas forcément paisible. Les deux saillies de ces bâtiments perpendiculaires présentent une section pratiquement carrée. A l’extérieur et en partie haute, la tour adopte la forme d’un fer à cheval posé sur la bissectrice de l’angle des courtines et des bâtiments inférieurs. Les raccordements de la maçonnerie haute avec les soubassements rectangulaires et les courtines se font par le biais d'un chanfrein vertical triangulaire pointe en bas. Intérieurement, il n’a pas été possible de restituer le voûtement de la salle basse. Au niveau immédiatement supérieur, la salle a dû être couverte d‘une voûte sexpartite… Subsiste à l’étage supérieur les vestiges d’une salle ouvrant sur la courtine nord au niveau du chemin de ronde… Un château qui a peut-être encore beaucoup à dire !
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Commentaires

Bravo pour cette brillante synthèse sur un site emblématique des tracas et turpitudes d'un château soumis aux aléas des "désirs" municipaux les plus incongrus.
Comme beaucoup, ce site n'a pas révélé tous ses secrets, et c'est tant mieux! Patiemment et en les respectant, comme le fait l'association sur place, cette construction et tous ces sites castraux sauront se dévoiler à nous si nous prenons le temps de les comprendre et de les défendre. Plus que jamais ces structures souffrent et sont menacées. Plus que jamais sachons leur accorder le temps de la réflexion, loin de la tentation de la rentabilité immédiate ambiante.

Ecrit par : Terres d'Allen | 21.02.2008

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