06.06.2008

Le Patrimoine mondial au bout du bastion

La conférence de presse organisée à Besançon ce jeudi 5 juin au Palais Granvelle-Musée du Temps avait des allures de dernières manœuvres ou de veillée d'armes avant l'assaut final… Rassurez-vous point de déclaration de guerre en perspective même si la terminologie militaire prend tout son sens une fois connue la raison de ce branle-bas de combat et l'importance symbolique de l'événement. En effet, dans maintenant un tout petit peu plus d'un mois comme l'a rappelé Jean-Louis Fousseret, Maire-Président du Grand Besançon et président du Réseau des sites majeurs Vauban, se réunira à Québec du 2 au 10 juillet – dont on fête cette année le bicentenaire de la création – le Comité du patrimoine mondial (composé de 21 Etats, la France en faisant partie actuellement au titre d'observateur) qui décidera si l'œuvre architectural de Sébastien Le Prestre mérite de rejoindre au panthéon des biens communs de notre Humanité la cathédrale de Bourges, les beffrois du Nord, l'abbaye de Fontenay ou encore le Vieux-Lyon… Cet assaut final constituera le point d'orgue d'un long siège méthodiquement préparé et articulé en étapes successives, à la manière de la méthode qu'avait théorisé Vauban…

 

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Tout a commencé en 2003-2004… A l'époque, l'idée germe dans l'esprit notamment de Paulette Guinchard de proposer le classement au titre du Patrimoine mondial de l'Unesco de la citadelle de Besançon. Idée séduisante mais un constat s'impose rapidement : les critères d'obtention du sacrosaint label ont notablement évolué depuis l'époque des premiers classements dans le courant des années 1960… Plus concrètement depuis une dizaine d'années, il devient de moins en moins évident, voire impossible, de classer un édifice unique aussi remarquable puisse-t-il être, l'Unesco privilégiant la notion d'ensemble. Justement, dans le cas présent, les règles du jeu ont rapidement semblé pouvoir être un atout plus qu'un handicap… Ce n'est donc plus le classement de la citadelle de Besançon qui a été envisagé mais celui d'un ensemble architectural représentatif des travaux de Vauban… En l'espèce, le choix s'est avéré pour le moins vaste, le grand ingénieur militaire de Louis XIV n'ayant eu de cesse un demi-siècle durant d'arpenter le royaume afin de consolider ses frontières, le constellant de dizaines de places fortes bastionnées créées de toutes pièces ou régulièrement adaptées aux évolutions de la poliorcétique. Un premier réseau de huit villes voit le jour, ossature de base appelée à s'élargir pour aboutir aujourd'hui à 14 sites, fruit de la rigoureuse sélection d'un comité scientifique composé d'historiens, d'archéologues, d'architectes français et étrangers réunis sous l'égide des ministères de la Culture et de la Communication, de celui de l' Ecologie et du Développement durable, de la Défense enfin dont la mission fut d'éviter les redondances, de réunir un ensemble représentatif de la diversité des interventions d'un architecte militaire pragmatique, toujours par monts et par vaux, qui a bâti ou modifié plus de 170 sites en France bien sûr, mais à une époque où les frontières fluctuent au gré des guerres et des traités de paix, aussi aux Pays-Bas, au Luxembourg, en Belgique, Italie et Espagne… Evidemment, il y aura, si le classement est acquis dans quelques semaines, peu d'élus et sans nul doute quelques déçus… Sur notre frontière septentrionale, le fameux Pré Carré théorisé et mis en place par Vauban lui-même, seule la citadelle d'Arras, "La belle inutile" car elle ne subit jamais l'épreuve du feu, a intégré ce Réseau des sites majeurs Vauban. Il y a quelques mois, alors qu'il était encore maire de Le Quesnoy, Freddy Dolphin m'avouait à demi-mots une certaine déception… Cette place forte, largement préservée, objet de soins attentifs depuis plus deux décennies, possédait des atouts indéniables. Et que dire de la citadelle de Lille, "Reine des citadelles" ? Pour ce qui la concerne la présence en son sein d'un centre de commandement de l'Otan constituait un obstacle majeur, la cohabitation entre le treillis du soldat et le bermuda du touriste n'étant pas a priori évidente… Même si on rétorquera qu'à Mont-Louis, centre d'entraînement commando, le fait de briguer le classement Unesco a déjà pour effet de faciliter son investissement pacifique… Surtout, dans le cas de la citadelle de Lille, il faut se rappeler du fâcheux épisode de l'agrandissement du stade Grimonprez-Jooris situé dans le périmètre de protection de cette dernière, opération soutenue becs et ongles par la municipalité Aubry finalement déboutée par la pugnacité des associations locales de protection du patrimoine. Comme quoi, le pot de terre peut parfois avoir le dernier mot… Pour l'heure, on se consolera en sachant que dans la durée la liste pourra éventuellement s'élargir.

 

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Une fois la liste définitive établie, restait à convaincre les instances nationales, en particulier le ministère de la Culture, puisque ce sont les Etats qui portent effectivement les dossiers de candidature devant l'Unesco. Le 5 janvier 2007, c'est finalement Vauban, en compétition avec Le Corbusier, que l'Etat français choisissait de défendre devant l'Unesco au titre du patrimoine bâti. Pouvaient entrer en lice les experts de l'Icomos qui se sont rendus sur chaque site afin assurément de juger de l'intérêt architectural de chacun mais au-delà des plans de valorisation établis pour les années à venir ou encore du périmètre de protection existant. C'est ainsi qu'à Besançon, celui-ci a été élargi en fonction des préconisations des deux experts belge et néerlandais. Désormais, comme se plaît à le rappeler Jean-Louis Fousseret, "c'est pas moins de 95 % du chemin qui a été parcouru". D'autant que le dossier s'est vu octroyé un avis favorable à l'issue de ces inspections, le Comité du Parimoine mondial demeurant toutefois souverain dans sa décision. Il faut aussi rappeler que le classement Unesco ne génèrera pas, en tout cas pas directement, l'obtention de crédits nouveaux. Car c'est bien là que réside le nerf de la guerre, les collectivités saisissant forcément cette opprtunité du classement pour mettre en œuvre de nombreuses actions tant en terme d'animation que de valoristation de ce patrimoine fortifié. Déjà en Franche-Comté, 12 millions d'euros ont été inscrits au contrat de plan… tandis qu'Edf, partenaire de cette aventure depuis ses origines, se réjouit d'une implication au titre du mécénat qui s'élèvera à 50 millions d'euros par an (soit 20000 euros consacrés aux actions de communication globale et 30000 attribués à des opérations précises sur tel ou tel site) pour les quatres années à venir… Concrètement en 2008, sera réalisée une maquette de la citadelle d'Arras par des Compagnons du devoir, une plaquette à Mont-Dauphin destinée aux adolescents. Le troisième projet retenu a été évoqué dans la foulée de la conférence de presse bisontine. Dès cet été, les deux tours bastionnées propriété de la Ville participeront à la dynamique politique de valoristation touristique locale. Pour Marianne Benoit, travaillant au Service Culture et Patrimoine de Besançon, l'objectif est pluriel car "le patrimoine bastionné nécessite pour être correctement appréhendé quelques outils. Il faut le replacer dans son environnement intial, mettre en évidence le rôle de chaque élément dans un ensemble vaste et étalé en superficie". De fait, il faut arpenter Besançon pour effectuer le lien entre la citadelle haut perchée, le fort Griffon sur la rive opposée du Doubs et les six tours bastionnées conservées.  Celle de Chamars accueillera durant tout l'été des outils de compréhension (films, activités ludiques…) pour que bastions, courtines et autres flanquements n'aient plus de secrets pour petits et grands.  Il serait donc dommage de briser l'élan même si, pondéré et réaliste, Jean-Louis Fousseret énumère les quatre scénarios envisageables : le non défintif, la possibilité de différer la décision, l'exigence d'études complémentaires… ou l'inscription de l'œuvre. La meilleure manière d'achever ce parcours du combattant, de donner raison à ceux qui aux quatre coins de l'Hexagone se sont enthousiasmés pour rendre le plus beau des hommages à ce noble morvandiau d'extraction modeste, serviteur infatigable de l'Etat qui n'eût de cesse d'épargner les hommes et de déployer sur le terrain, tous les terrains– plaine, bord de mer, montagne – un génie constructif hors du commun.

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Quoi qu'il advienne, trois siècles après sa mort, Vauban a su fédérer autour de son nom et de l'immensité de son œuvre architectural une somme de volontés faisant fi des clivages politiques d'aujourd'hui. En ces temps d'incertitude, où l'esprit partisan prend souvent le dessus sur le bien commun, la dernière bataille qui s'engage prouve une nouvelle fois que le patrimoine architectural constitue non pas une valeur-refuge, un repli sur soi par l'idéalisation du passé mais bien une valeur d'avenir, un formidable catalyseur d'énergie… La spécificité de cette candidature associant un ensemble de sites à l'échelle nationale s'inscrit à point nommé dans une logique de dynamisation des territoires. A ce titre, Vauban, si peu avide de gloire personnel, lui dont chaque acte a prouvé qu'il aimait intensément, charnellement, la France de son époque et ses sujets verrait sans doute avec un certain contentement cette reconnaissance universelle.

En savoir plus : http://www.sites-vauban.org/