17.07.2008
Renaissance de l'abbaye de Vaucelles
Pour les hommes comme pour les pierres, certaines existences, au gré des événements et des rencontres, se révèlent plus ou moins tumultueuses. Assurément, pour l'abbaye de Vaucelles (Nord), fondée par saint Bernard en 1132, la vie ne fut pas à proprement parler un long fleuve tranquille. Rien ne lui fut épargné et on s'étonne de pouvoir déambuler au début du XXIe siècle dans l'impressionnante, par ses dimensions, salle des moines ou admirer l'élégance des chapiteaux rythmant le scriptorium. Difficile également d'appréhender le rayonnement d'une fondation qui très rapidement, les dons affluant largement, devait compter 140 moines pour 300 convers. Preuve qu'au XIIIe siècle l'esprit de saint Bernard correspondait aux aspirations d'une société tout entière. Dans le vaste parc, l'église abbatiale (dimensions : 132 m de longueur d'est en ouest, transept affichant une largeur de 64 m) la plus vaste édifiée par les cisterciens - ce qui valut d'ailleurs au père abbé les remontrances de l'ordre face à tant d'orgueil- est sobrement esquissée au sol. L'une de ses originalités, révélée par les fouilles menées dans les années 1980, tient dans le plan de son chevet à déambulatoire et chapelles rayonnantes alors que, sobriété oblige, le chevet plat était souvent privilégié comme en témoignent Fontenay ou Noirlac. C'est la Révolution française, la cupidité des hommes plus que l'idéal politique, qui la fit disparaître tout comme, à quelques kilomètres, la cathédrale de Cambrai. Les éléments architecturaux découverts plus ou moins fortuitement ne peuvent que faire regretter cet acte de vandalisme… Au XIXe siècle, les propriétaires se succèdent : industriels parisiens aménageant dans le bâtiment claustral un atelier de filature jusque 1817, maison de campagne à la belle saison ensuite… Vaucelles n'en avait pourtant pas fini avec la furie des hommes. Palais abbatial reconverti en siège d'état-major, salle capitulaire devenu écurie, blé stocké dans l'immense grenier du premier étage… Durant la Première Guerre mondiale, l'abbaye est occupée par l'armée allemande, sans dommages. Du moins jusqu'en novembre 1917, date à laquelle les Britanniques déclenchent la première offensive de l'Histoire où le char d'assaut est largement déployé. Objectif : parvenir à briser la ligne Hindenburg. Le scénario, tant de fois répété depuis 1914, ne change pas. Les forces s'annihilent au prix de terribles pertes et destructions. Les troupes allemandes incendient l'abbaye. Le palais abbatial du XVIIIe siècle, dont la riche bibliothèque contenait pas moins de 40 000 ouvrages, livres, manuscrits et incunables (transférés à la bibliothèque de Cambrai durant la période révolutionnaire) n'est plus que ruine. C'est donc un ensemble architectural meurtri par l'acharnement des hommes dont fait l'acquisition l'Association des amis de l'abbaye de Vaucelles en 1970. Déblaiement pour retrouver le niveau initial de l'abbaye, élagage et débrousaillage, réfection du mur d'enceinte, pose de vitraux, les années de chantier se suivent… La tâche est immense et pénible mais peu à peu, avec persévérance et en fonction des moyens financiers réunis, Vaucelles sort de l'oubli et de l'abandon. Ce jalon essentiel de l'architecture cistercienne du Nord de la France reprend littéralement vie. Au point de devenir un lieu culturel fort fréquenté. Salon international des orchidées, des antiquaires, expositions d'artisanat autour de la thématique de Noël, Vaucelles accueille aujourd'hui bon an mal an 35000 visiteurs. La métamorphose se poursuit. Moi qui n'avais pas fréquenté les lieux depuis une petite dizaine d'années, à l'époque où guide-conférencier, je m'efforçai de faire ressentir aux visiteurs l'austère et intemporelle beauté de ce lieu miraculé, ne peut que prendre la mesure du chemin parcouru depuis. Tout récemment, c'est le palais abbatial qui a bénéficié de considérables travaux de restauration, la restitution de sa toiture en 2004-2005 (coût : environ 905 000 euros) marquant symboliquement la renaissance de ce bâtiment abritant d'ores et déjà l'espace d'accueil et la boutique du site. Au total, les travaux auront coûté la bagatelle de 1 500 000 euros… On sait l'importance de l'eau et du végétal chez les cisterciens. Afin d'évoquer l'ampleur primitive, les bâtiments disparus tels que la porterie, qui assurait le lien entre le monde extérieur et celui du monastère, ou le chevet de l'abbatial, des structures végétales jalonnent le majestueux parc de cinq hectares. La violence et l'incurie ont cédé les lieux à l'apaisement et à la sérénité. L'esprit trouve ici la paix. Certes par un cheminement fort différent de ce que nous pouvons éprouver en parcourant les travées du cloître de Fontenay. Le romantisme du parc, l'évocation subtile des volumes disparus incitent tout autant à cette intériorisation, à ce questionnement sur l'existence que devait susciter la pierre en son écrin. D'une certaine manière, au-delà des blessures matérielles, l'essentiel a su être préservé…
L'abbaye de Vaucelles est ouverte à la visite de mars à mi-novembre. Tél. : 03.27.78.50.65. Site : www.vaucelles.com
Les parties en noir gras correspondent aux bâtiments subsistants
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