30.01.2008

Langres ville forte

f1894d07ace16724493bc7dbe27ba298.jpg
 
"A sans cesse se préparer au pire Langres a cultivé l'art de repousser son destin… A tel point qu'elle ne l'a jamais rencontré !…" Les propos de David Covelli, animateur du patrimoine depuis 1985 du chef-lieu de la Haute-Marne, teintés d'un soupçon d'humour, révèlent en filigrane deux réalités fondamentales : que primo Langres n'est certes pas la ville fortifiée de France la plus médiatique et que secondo ici tours, courtines et bastions ont pleinement rempli, sans servir, le rôle qui leur était assigné. Car si Langres a échappé à la fureur des canons n'est-ce pas parce que son enceinte fortifiée, sans cesse remise au goût du jour, a fait œuvre de dissuasion… Car on l'oublie trop souvent tout ouvrage défensif qu'il soit château, citadelle, ou encore ville forte étant assurément conçu d'abord pour faire hésiter l'assaillant… Surtout, la ville, n'ayant été déclassée qu'en 1901, sans connaître le démantèlement drastique des villes de notre frontière septentrionale, conserve aujourd'hui assurément l'un des patrimoines militaires parmi les plus remarquables de l'Hexagone tant par son état de conservation que sa variété. Car à Langres c'est l'évolution de l'architecture militaire de l'époque gallo-romaine, lorsqu'au IIIe siècle ap. J.-C une première enceinte est bâtie sur un éperon barré dominant la plaine de Marne de plus de 150 mètres pour se protéger des invasions barbares, jusqu'au XIXe siècle que le visiteur peut découvrir. Enjeu stratégique considérable durant l'époque médiévale, à telle enseigne qu'en 1360 grâce à l'indéfectible prévenance des rois de France –la place demeure inexpugnable jusqu'au règne de Louis XIV - Langres est considérée comme "la plus forte cité du royaume assise es frontières par devers l'Allemagne, la Lorraine et le comté de Bourgogne". Toutefois, en ville fortifiée qui se respecte, Langres ne se laisse pas investir au premier regard. Il faut prendre son temps, suivre le large chemin de ronde où scrutaient l'horizo autrefois les milices urbaines afin de l'appréhender pleinement et percevoir sa réalité bipolaire : une cité solidement juchée sur son promontoire, ourlée de hautes courtines, exceptionnel catalogue d'architecture militaire où un arc gallo-romain muré voisine avec de puissantes tours d'artillerie de la fin de l'époque médiévale. En l'occurence, la tour de Navarre sur le font sud (ci-dessous) constitue un véritable morceau de bravoure d'ingénieur militaire avec ses vingt-huit mètres de diamètre et des murs affichant crânement leurs sept mètres d'épaisseur, percée qu'elle est de treize embrasures réparties sur trois niveaux.
 
77e5f42bf150d7590150a5ff1e5ea0f5.jpg
Outre l'état de conservation des ouvrages constituant sa ceinture minérale, Langres tire à la fois son intérêt et sa personnalité de la spécificité de cette enceinte campée sur de fortes pentes, ce qui explique le parti retenu, à contre-courant alors que se diffuse le bastion imposant et gourmand en emprise au sol, de tours à canons, tout à la fois plus coûteuses et plus sophistiquées. Protégée au titre des monuments historiques, régulièrement entretenue, cette enceinte constitue un élément majeur  et indiscutable de l'identité langroise… Et même si David Covelli regrette la destruction quasi totale des archives de la ville dans l'incendie de l'hôtel de ville à la fin du XIXe siècle, c'est un peu au sud de la place forte que ses préoccupations actuelles se projettent, soulignant que "l'enjeu à relever pour Langres dans les années à venir, tant sur le plan patrimonial qu'urbanistique, c'est celui de la citadelle". En venant de Dijon, nous avions bien remarqué le long de cet axe large et rectiligne, un peu comme au garde-à-vous, en avant de la ville historique, d'austères bâtiments à la rectitude toute militaire. L'œil curieux, sollicitant notre imagination, nous avions compris dans le flot régulier des voitures et autres camions que nous franchissions sans coup férir une demi-lune, puis un fossé… pénétrant sans effort et sans le savoir au cœur de la dernière citadelle construite en France au milieu du XIXe siècle, plus précisément à partir de 1842. Citadelle d'ailleurs rapidement rendue obsolète, dans cette invective pluri-centenaire entre défense et attaque, par l'apparition du canon rayé… A cette époque, en cas de conflit, la place de Langres avait pour rôle de rassembler et de soutenir les armées qui auraient pu manœuvrer entre Vosges et Jura. Si ce cas de figure venait à se présenter, les réserves accumulées à l'intérieur de la citadelle devaient assurer le ravitaillement de 18000 hommes et de 1000 chevaux pendant six mois. Acquis en 1996 par la Ville, près de la moitié de cet ensemble (soit 14 hectares à la suite du transfert sur Chalon-sur-Saône du 711e Groupement des essences), attend désormais une reconversion. La présence militaire à Langres, cité bicéphale s'articulant entre l'ancienne Andematunum et cette citadelle, est donc prégnante depuis bien longtemps, jalonnant l'existence des civils au rythme des parades, des entraînements… et des ponts-levis ! Evidemment,  méfiance militaire oblige, citadelle et vile forte se regardaient les pierres dans les pierres mais avec distance, une zone non aedificandi permettant à chacun de marquer clairement son territoire, d'éviter la promiscuité… Puis, comme ailleurs, la ville est sortie de ses remparts, s'est étendue au point de marier place forte et citadelle. Le processus s'est accéléré, trente glorieuses et insouciance d'une modernité triomphante aidant, dans les années 1960-1970, la citadelle subissant un assaut inattendu, celui de l'urbanisation : des barres d'immeubles ont grandi, s'emparant sans coup férir du glacis ouest, constrastant dans leur verticalité bétonnée avec les ouvrages militaires tapis au sol. Plus insidieux qu'un siège en bonne et dûe forme, travail de sape anodin et donc  dévastateur, les fossés furent prestement comblés. La lunette 9, autrefois point d'appui en avant de la citadelle pour en contrôler l'accès sud, a été noyée dans une mer de béton où arrêt de bus, lycée et piscine cohabitent. A l'heure où armée et gendarmerie cèdent d'immenses casernes à la municipalité, David Covelli évoque une croisée des chemins. "Langres comptait 13000 habitants en 1975, moins de 10000 en 2008. Pôle économique essentiel, les entreprises de plasturgie sont sans doute moins fortes qu'hier. Dans ce contexte, le patrimoine constitue pour Langres un ancrage, un élément de développement durable et équilibrée parce qu'il ne risque pas d'être délocalisé." Mais peut disparaître brutalement sacrifié sur l'autel encore une fois de la modernité… Or en ces temps d'incertitude, la modernité du patrimoine est plus que jamais évidente… Rappellant que sa valorisation est une œuvre de longue haleine, David Covelli voit dans les travaux de rénovation de la lunette 10 un symbole fort.
 
51e1bd7c1876d5f8ed6a0e7cd5542da6.jpg
Décharge à ciel ouvert durant plusieurs décennies, cet ouvrage peu courant des années 1840 bénéficie en effet depuis plusieurs mois d'un chantier où réinsertion fait bon ménage avec histoire militaire. Depuis les premiers travaux de nettoyage effectués en décembre 2006, jusqu’à l’aspect actuel donné à ce petit fort, un long chemin a été parcouru.
Se présentant sous la forme d’un fortin polygonal entouré de profonds fossés et entièrement autonome - la lunette 10 mobilise de nombreuses forces vives dans le cadre de chantiers d’insertion, de chantiers de jeunes, d’animations pédagogiques ou d’événements ponctuels (Journées du Patrimoine, Rendez-vous de la pierre...). La rénovation de la première salle du réduit fortifié a été un réel succès. L’enduit à la chaux qui recouvre les murs et les voûtes lui a rendu l’aspect qu’elle pouvait avoir au moment de sa construction. Parce que pour qu'il soit protéger, compris, le patrimoine, surtout militaire, ne doit pas être la marotte de quelques spécialistes, des écoles de Langres sont venues tailler des blocs de parement. Les enfants ont signé leur pierre, apportant au sens propre leur pierre à l'édifice… L’objectif de cette opération « 1000 pierres pour la Lunette » est de tester des méthodes de partenariats entre différentes structures : associatives (associations de formation et d’insertion ; chantiers internationaux…), publiques (CFAI, Education nationale, collectivités locales, territoriales…) afin de réaliser des opérations à la fois visibles et mobilisatrices. Une fois l’essentiel de la lunette restaurée, des animations régulières (visites, expo…) et ponctuelles (concerts, spectacles…) lui redonneront vie. Ce « laboratoire » constitue donc un creuset d’expériences destiné, à terme, à être appliqué à l’ensemble des fortifications de la citadelle qui, pour le moment, ne bénéficient pas d’une protection MH.
 
b5e83045fc7abda6fd6b2f6c6b8a88bc.jpg
Prochaine opération spectaculaire : la restitution du pont-levis dit à la Poncelet. Pourtant, David Covelli ne peut s'empêcher de penser que les sirènes du mercantilisme pourraient plus que les canons d'hier venir à bout de la lunette 10. Car si demain une zone commerciale vient à se crééer autour d'ellen quel sens pourra-t-elle avoir ? Evidemment, et c'est là que patrimoine rime avec diplomatie, il n'est pas question de vouloir fossiliser la ville, l'empêcher de se développer mais plutôt de savoir dans la durée quel type de développement privilégier… A cet égard, nous sommes convaincus de la fonction identitaire du patrimoine, de sa raison d'être au-delà de sa stricte dimension matérielle et architecturale. Les exemples sont trop nombreux d'éléments patrimoniaux sacrifiés sur l'autel du "progrès", de cette course folle "à l'expansion économique" décriée avec humour par René Fallet dans son roman La Soupe aux choux. L'Histoire s'est voulue ironique avec Langres. Puissamment fortifiée, elle ne connut pas la gloire des armes et ne bénéficie pas de l'aura de Neuf-Brisach ou de Carcassonne. Surtout, devenue place de seconde ligne après le rattachement de la Franche-Comté à la France, Vauban se contenta de l'inspecter en 1698 sans y intervenir… Durant plus d'un siècle, Lagres relâche la garde, oubliant que l'artillerie continuait elle d'évoluer. C'est quand on se relâche que l'on cède : ainsi Langres fut-elle aisément envahie le 17 janvier 1814 par 15 000 soldats autrichiens, russes et prussiens. La leçon est retenue… En 1841, le Comité du génie affirme qu'"il y a donc maintenant unanimité pour faire de Langres la grande place de dépôt des frontières du nord-est et de l'extrême droite de la défensive de l'intérieur". Parce que le plus grand ingénieur militaire français n'y est pas intervenu, adoubement patrimonial s'il en est, Langres n'a pu rejoindre les cités prétendant actuellement à un classement Patrimoine mondial de l'Unesco au titre de leur "patrimoine Vauban". Même si la citadelle de Langres fut l'une des ultimes réalisations inspirée de ses préceptes… Sans flagornerie aucune, nous serions tentés de penser que cette cité pourrait y prétendre. Pour cela, son patrimoine se doit d'être valorisé dans son entièreté… Cela ne sera possible que si les Langrois eux-mêmes, édiles et simples citoyens, en ont pleine conscience et la volonté. L'enjeu est de taille… La citadelle de Langres demeure en vérité, même blessée, un atout non seulement patrimonial mais tout simplement urbanistique pouvant s'intégrer dans une démarche de valorisation mesurée sur le long terme… Car, et le constat est récurrent, protéger le patrimoine implique de le comprendre pour être capable de le respecter, le valoriser et le sauvegarder signifie conjuguer, au présent, passé et avenir.     
Renseignements : Service du Patrimoine, square Olivier-Lahalle, BP 132, 52206 Langres Cedex. Tél. : 03.25.87.60.62.
http://1000pierrespourlalunette.hautetfort.com  
 
       

22.01.2008

Interpréter le patrimoine

 
1c371e027b95b916abee8d7dede5825d.jpg
Les centres d'interprétation du patrimoine : tel a été le sujet stimulant de discussion et de réflexion ayant réuni chercheurs et professionnels de la Culture à Dijon les 17 et 18 janvier, dans le cadre d'un séminaire (après un premier proposé en octobre dernier sur la valorisation des sites patrimoniaux à travers le prisme du château) organisé tout particulièrement à l'initiative de l'IUP Denis-Diderot (www.iup-denisdiderot.com) et de la Maison des Sciences Humaines de l'Université de Bourgogne, également de la Maison de la Recherche de l'Université d'Avignon. Après que Serge Chaumier (IUP Denis-Diderot) et Daniel Jacobi (Université d'Avignon) ait balisé la question, cadré et rappellé les enjeux, les interventions se sont succédé à travers l'analyse éclairante de cas concrets (projets en cours ou structures achevées). Et en l'espèce, les CIAP (Centre d'interprétation de l'architecture et du patrimoine) constituent un vaste de champ de réflexion. Ni musée "traditionnel", ni écomusée ou encore musée de société, il n'est pas jusqu'à leur dénomination qui pose débat. Tantôt intitulés, Mémorial ou Historial, rarement Centre d'interprétation (par peur peut-être d'effrayer un public percevant mal le sens de la formule…), ces structures renouvelant ou interprétant autrement la matière muséale ont pour ambition première de fournir au public (aux publics ?) des clés de lecture d'un patrimoine, naturel ou monumental, archéologique ou industriel, voire d'un ensemble urbanistique ou environnemental. Avec en filigrane et en préambule à toute définition de projet : Mais qu'est-ce qu'interpréter ? Lorsqu'en 1957 Freeman Tilden formule le concept d'interprétation du patrimoine (alors essentillement pris dans son acception de patrimoine naturel), il bouscule les frontières couramment admises entre art et science, d'une part, entre les différentes formes d'expression artisitque, d'autre part, Tilden définissant l'interprétation comme une activité tendant à dévoiler la signification des choses en ayant recours à l'expérience personnelle et/ou à divers moyens d'illustration plutôt qu'à la transmission de simples informations.
On citera ici Micheline Caillet interrogée sur la question dans une livraison de La Lettre de l'Ocim. " Interprétation : méthode de sensibilisation des visiteurs à des éléments choisis et signifiants du patrimoine en ayant recours à des moyens qui font d'abord appel à l'appréhension, c'est-à-dire qui mènent à une forme vécue de connaissance, plutôt qu'à une forme rigoureusement rationnelle. " La valorisation que suggère l'idée même d'interprétation repose sur des aménagements muséographiques singuliers et des médiations particulières. Partant du postulat qu'un lieu ou qu'une collection ne font pas tout, ne se suffisent pas à eux-mêmes, seule l'adjonction de clés de lecture permet aux populations de s'en approprier la richesse. Or c'est bien à ce niveau que réside la difficulté de mise en œuvre du Centre d'interprétation puisque le choix du message, la manière de le traiter résultent forcément de partis pris plus ou moins assumés et voulus… l'interprétation cherchant à provoquer, à investir le champ émotionnel plus qu'à instruire. Au travers des exemples présentés, notamment celui du Mémorial de la mémoire de Liège en Belgique, où des atmosphères inconfortables (pas de bancs ou de sièges pour s'asseoir, lumières chiches, espaces étroits…) ont pour but de placer le visiteur en posture de mal-être afin d'évoquer le parcours du déporté, on peut toutefois s'interroger sur une trop grande intellectualisation de la démarche… et une déconnection d'avec les attentes du visiteur lambda. En jouant sur l'émotionnel, au détriment du matériel, une scénographie exprimant les intentions programmatiques venant suppléer à l'absence " d'objets authentiques ", au risque d'une réduction excessive du discours (absence du contexte historique…), ne fait-on pas l'impasse sur une ossature de base nécessaire, voie naturelle vers, de la part du visiteur, une mal ou une non-compréhension ? Ludo, dispostif spécifique à destination des enfants pour aborder les trois thémathiques de l'homme, l'eau et la pierre sur le site du pont du Gard, semble révéler de manière assez criante le risque de déconnection entre le message, forcément influencé par le commanditaire, ses objectifs et sa sensibilité, et la réalité. N'est-il pas ainsi, à tout le moins surprenant de constater qu'après la visite, peu, voire aucun enfant n'établissent de relation entre l'eau, mise en scène à travers différents espaces… et le pont du Gard ? Pour sans doute plus crucialement éclairé notre propos, et souligner la difficulté de conception du centre d'interprétation, l'intervention de Pauline Grison, sous forme d'interrogation, – Un espace d'interprétation pour les fruits et légumes – stimule le débat. En effet, à une époque où l'univers du patrimoine semble pouvroir (devoir ?) indéfiniment croître, du cornichon en passant par l'andouillette à la fraise de veau, la haie du Brionnais sans oublier bien sûr cathédrales gothiques, châteaux forts et autres citadelles Vauban, l'exercice du centre d'interprétation peut devenir pour le moins ardu… En effet, à un moment où le tintamarre médiatique ne cesse d'évoquer des fruits et légumes de plus en plus onéreux, dont la consommation régulière participe à la préservation de notre capital santé, et alors même que la production de ces denrées démontre un appât du gain manifeste de la part de certains, dans quelle messure carottes et choux-fleurs, navets ou rattes du Touquet peuvent-ils prétendre à intégrer la sphère du patrimonial… Car en l'occurence, et dans ce cas précis, se pose de manière cruciale la question de la raison d'être, du but recherché. Est-il envigeable de faire cohabiter, dans un même et seul projet, industrie agroalimentaire, pratiques et savoir-faire ancestraux, légumes anciens et rendements actuels ? Il paraît de fait plus évident, plus immédiatemment perceptible de réfléchir à la création d'un espace d'interprétation consacré au Général De Gaulle à Colombey-les-Deux-Eglises, sans doute parce que nul objectivement ne récuse la dimension historique du personnage, que d'œuvrer sur des matières moins immédiatement patrimoniales ou suscitant justement des réactions émotionnelles fortes et contradictoires. On sait la difficulté à faire entrer l'activité industrielle dans la mémoire collective… Il en a été ainsi dans les bassions miniers où il fallut d'abord transiter par le traumatisme avant d'accepter, une forme de seconde mort, d'intégrer ce passé récent à l'histoire. Après deux décennies d'oubli, un rejet pour se voiler la face, le Nord-Pas-de-Calais affiche aujourd'hui fièrement son passé minier en particulier au Centre historique minier de Lewarde. Toutes ces considérations pourraient nous égarer et nous faire oublier un acteur essentiel du débat : le visiteur que certains veulent passif (sic !) et d'autres actif… On aura donc compris que le patrimoine, sentiment humain oblige, relève aussi et largement du passionnel. Les centres d'interprétation de l'architecture et du patrimoine, parce que chacun est unique et résulte d'un cheminement de pensée longuement mûri, nous le prouvent largement…

10.01.2008

Passion châteaux…

 

46ab977c567704ed110f0e8337f112a6.jpg

Fort de ses 75 membres, le Centre d'étude des châteaux de Bourgogne, créé en 1994, prouve qu'il est possible de réunir au sein d'une structure associative vivante et dynamique "simples amateurs" et universitaires faisant fi des cloisonnements imposés en particulier en archéologie… montrant qu'en matière patrimoniale comme ailleurs l'union fait la force…

Il faut en préambule souligner que les membres motivés du Cecab n'abordaient pas une terra incognita… En effet, dès le XIXe siècle, des érudits locaux se sont penchés sur l'habitat médiéval fortifié du département de Saône-et-Loire, que ce soit dans le cadre de la réalisation d'inventaires ou d'études monographiques de sites remarquables à l'instar du  château de Brancion. En Châlonnais, il faut citer en particulier Marcel Canat de Chizy qui inventoria, il est vrai laconiquement, les mottes féodales de l'ancien bailliage de Chalon-sur-Saône. Néanmoins, il s'agit pour l'époque, d'un labeur précurseur très précieux, base solide à d'autres investigations. C'est ainsi que Gilles Auloy a repris le flambeau dans le cadre d'un mémoire pour l'obtention du diplôme de l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales de Lyon.  C'était en 1991, et par l'intermédiaire de Henri Gaillard de Semainville, son professeur d'histoire géographie lorsque il était lycéen, et depuis, promu directeur des antiquités historiques au service régional de l'archéologie de Bourgogne,  il a fait la connaissance de Michel Maerten. Féru d'archéologie médiévale, passionné de castellologie, cet enseignant avait déjà recensé de nombreuses mottes castrales et autres fortifications dans l'actuel arrondissement de Charolles. Très vite, les deux hommes se sont liés d'amitié, nourrissant l'ambition d'élargir ces études à l'échelle du département de Saône-et-Loire. Ainsi, en mai 1994, l'association pour la recherche sur l'habitat médiéval fortifié (A.R.H.M. FORT) voyait le jour. Une vingtaine de membres adhéraient aussitôt au projet. Objectif : inventorier l'intégralité de l'habitat médiéval fortifié de Bourgogne du Sud.

Coordonné par Michel Maerten et subventionné par le Service Régional de l'Archéologie, ce recensement s'est mué rapidement en Projet Collectif de Recherches (P.C.R.). En l'espace d'une décennie, de 1994 à 2004, ont ainsi été inventoriés plus de 1000 sites, châteaux, maisons fortes, mottes castrales, maisons seigneuriales ou toute autre fortification, aujourd'hui encore conservés, totalement ou partiellement, voire disparus et dont la date d'édification s'inscrit du Xe au XVIe siècle. Ces données représentent actuellement plus de 20 volumes papier de 200 à 300 pages chacun… Ils ont été distribués aux adhérents ayant participé à cette tâche, et remis au Service Régional de l'Archéologie, ainsi qu'aux Archives Départementales de Saône-et-Loire. En 2004, le PCR n'a pu être reconduit, malgré l'inachèvement de l'inventaire. Aussi, Hervé Mouillebouche, Maître de Conférences en histoire médiévale à l'Université de Bourgogne a décidé de poursuivre ce travail qui devrait dans quelques années déboucher sur l'édition d'un CD-ROM  véritable catalogue représentatif de cet habitat médiéval fortifié de Bourgogne du Sud. En parallèle, ce programme de recherches a suscité la réalisation de deux mémoires universitaires, celui de Nathanaël NImmegeers sur L'habitat fortifié en Mâconnais du Xe au XVe siècle, travail de maîtrise soutenu à l'Université de Bourgogne sous la direction d'Alain SAINT DENIS, et celui de Gilles AULOY cosacré à L'habitat médiéval fortifié en Chalonnais mémoire pour l'obtention du diplôme de l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales de Lyon sous la direction de Jean-Marie PESEZ. De surcroît, l'un des adhérents de la première heure, par ailleurs Président du Groupe d'études historiques du Verdunois, Jean-Paul DICONNE, en partenariat avec Gilles AULOY, a publié un ouvrage intitulé Habitat médiéval fortifié en Verdunois dans lequel l'auteur a reproduit l'ensemble des fiches établies lors de l'inventaire de ce canton. Voilà la preuve enthousiasmante que les projets de recherche appellent les projets et que l'animation et l'investigation durable d'un territoire déclenche et entretient les initiatives !


cbd8f7fe82c8c1a93ea3f1bc50d8c1cb.jpg

 

Dès 1999, sous l'impulsion de Patrice BECK, Maître de Conférences en histoire médiévale à Paris-Sorbonne, le Cecab a développé le champ de ses investigations vers l'étude monographique de châteaux optant d'abord pour l'édifice le plus emblématique, mais aussi le plus fascinant et le plus passionnant de la Bourgogne du Sud, car ayant appartenu aux très célébres ducs Valois de Bourgogne : le château de Germolles (ci-dessus), et ce, grâce à l'obligeance de ses actuels propriétaires, la famille PINETTE. Ce travail, pluridisciplinaire, regroupant des chercheurs aux horizons variés, (dendrochronologues, spécialiste en peintures murales, architecte du patrimoine, historiens, archéologue,...) a permis la réalisation d'un ouvrage publié aux éditions Sutton en 2002 Vie de cour en Bourgogne à la fin du Moyen Age et dont le tirage (1250 exemplaires) s'est rapidement révélé insuffisant. Aussi, 600 autres exemplaires ont à nouveau été édités.  Devant le succès incontestable de cette formule, d'autres travaux monographiques allaient suivre.
Après Germolles, c'est au tour du château du Gros-Chigy (photo du haut) sur la commune de Saint-André-Le-Désert, et ce, sous la houlette de Charles-Laurent SALCH, Directeur du Centre d'Archéologie Médiévale de Strasbourg de livrer ses secrets à travers la publication en 2005 de l'ouvrage intitulé Le Gros Chigy en pays de Cluny édité par Castrum Europe à Strasbourg. Nouveau succès avec, chiffre pouvant paraître réduit, mais d'un niveau plus qu'honorable pour des travaux de ce type, 800 exemplaires rapidement écoulés. La méthode étant rôdée, c'est au tour du château de Marigny en 2007 de connaître la satisfaction d'une publication en 700 exemplaires par Castrum Europe, Le château de Marigny en Chalonnais coordonné par Charles-Laurent SALCH et Gilles AULOY. Prouvant au passage qu'il y a une place pour des publications pointues en castellologie médiévale, le CeCaB ne relâche pas l'effort… Deux châteaux sont actuellement en cours d'étude : Le château de Rully près de Chalon-sur-Saône et le château de Montperroux sur la commune de Grury, les propriétaires de ces demeures historiques étant largement associés aux travaux.

Le Centre de Castellologie de Bourgogne a également effectué des fouilles archéologiques lorsque cette discipline n'était pas encore réservée aux seuls professionnels. En 1994, 1995, 1996, sous la direction de Michel Maerten, aujourd'hui docteur en archéologie médiévale, des fouilles ont été pratiquées au château d'Artus (commune de Beaubery), chef-lieu d'une châtellenie ducale. Les fruits de ces recherches ont été publiés dans la revue de La Physiophile, société savante de Montceaux-les-Mines. D'autres sites castraux ont fait l'objet de fouilles archéologiques. Nous mentionnerons, en 1995, la motte du Cormatin à la Charmée, par Gilles Auloy, mais encore la maison seigneuriale de Cersot par Michel Maerten, en 1994, puis la motte castrale du Bordiau à Montret, en 1997,  par Claudine Paczynski et Gilles Auloy, et dont les conclusions ont été publiées dans la revue de la Société des amis des arts de Louhans, et, enfin , la maison forte de Marrey par Monsieur Jacques Parain aujourd'hui décédé.
Le Centre de Castellologie de Bourgogne c'est aussi : des relevés au château de Sigy-Le-Châtel pour une future publication ; des relevés topographiques, en 2002, sur la motte castrale d'Argilly en Côte-d'Or, sous la houlette de Patrice BECK, et une participation efficiente aux activités d'autres associations œuvrant pour la conservation du patrimoine castral. Nous signalerons les études réalisées au château de Bissy-Sur-Fley en collaboration avec l'association La renaissance du château de Pontus de Tyard, les relevés exécutés à la tour de la Motte Loisy à Saint-Berain-sous-Sanvignes, et ceux pratiqués au château de Semur-en-Brionnais en partenariat avec le Centre d'Etude des patrimoines du Charollais-Brionnais.
L'inventaire portant sur l'habitat médiéval fortifié a ouvert de nombreuses pistes de recherches, avec, notamment, un nouvel éclairage sur des fortifications qui sombraient inéluctablement dans l'oubli, et dont les vestiges se dégradaient lamentablement. Battre la campagne, faire œuvre de pédagogie permet de sensibiliser public et collectivités à la fragilité d'éléments architecturaux discrets ert désœuvrés, de souligner l'intérêt de leur préservation… Bien que la vocation première du Centre de Castellologie de Bourgogne ne soit pas tournée vers la restauration et la conservation des vestiges médiévaux, il n'en demeure pas moins que devant certains sites particulièrement délabrés, il a été jugé opportun de consolider ce qui pouvait encore l'être. En témoigne les interventions sur la tour de Bellefond (commune de Saint-Martin-en-Bresse) durant 3 ans, de 2001 à 2003. Cette tour a été arrachée à son carcan de lierre qui l'emprisonnait, une toiture posée à son sommet la protégeant désormais des intempéries. Evidemment, cette restauration a été accompagnée de recherches archivistiques, de relevés in situ, de plans, de coupes, d'étude architecturale le tout consigné dans la livraison de la Physiophile de janvier 2005.

Enfin, cet historique du CeCaB ne serait pas exhaustif sans évoquer les journées de castellologie organisées depuis bientôt 15 ans. Originellement, cette manifestation se déroulait sur une seule journée, le matin étant consacré aux communications portant sur des études de châteaux bourguignons, voire de fortifications des régions voisines, et l'après-midi aux visites de quelques édifices castraux,  en particulier celui dont les propriétaires avaient la gentillesse de recevoir les participants (Germolles, Le Gros Chigy, Bissy-sur-Fley, Marigny, Rully, Cypierre...). Récemment, devant l'ampleur prise par cette manifestation attirant chaque année de plus en plus de chercheurs et de passionnés de castellologie, il a été décidé de l'étendre au samedi après-midi réunissant les visites de sites, la journée du dimanche étant réservée aux communications. En 2008, ce sera au tour du château de Germolles, où de nouvelles fouilles archéologiques ont levé le voile sur certaines incertitudes, d'accueillir cette manifestation. Surtout, on sait que la recherhche ne sert que si elle est rendue accessible… Les travaux de ces journées ont été publiés une première fois en 2001 sous la forme d'un volume Chastels et maisons fortes en Bourgogne du Sud, actes des journées de castellologie de 1994 à 1999, le numéro 2, devrait sortir cette année, pour les communications enregistrées entre 2000 et 2007… A l'heure de la crise des vocations dont souffre le milieu associatif, dans un contexte morose pour le patrimoine bâti, le Cecab démontre qu'il n'y a pas de fatalité. Plus que jamais, enthousiasme et passion partagée, complémentarité des savoirs et des compétences constituent l'énergie renouvelable indispensable à la valorisation du patrimoine architectural…    

Contats : Gilles Auloy, 105 avenue de la Libération, 71210 Montchanin. Courriel : centrecastellologiebourgogne@yahoo.fr ; gilles.auloy@sfr.fr